Entretien avec le collectionneur Claude Lemand

«Une collection, c'est un regard»

Publié par Brigitte Nérou | Le 25 septembre 2020
Le collectionneur Claude Lemand, vernissage de l'exposition Mémoires partagées, 17.09.2020 © Alice Sidoli / IMA
Le collectionneur Claude Lemand, vernissage de l'exposition « Mémoires partagées » à l'IMA, 17 septembre 2020. Alice Sidoli / IMA

L'exposition « Mémoires partagées » (du 15 septembre au 20 décembre 2020) vient d'ouvrir ses portes à l'IMA. Elle présente les photos et vidéos d'art de la Donation Claude et France Lemand. Quel est le lien entre livres de bibliophilie – la passion première de Claude –, arts plastiques, photos et vidéos ? Comment et que choisir, face à la profusion contemporaine ? Genèse d’une collection.

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Il y a une trentaine d’années, j’ai entre autres découvert le travail de Dahmane, le fils d’Abdallah Benanteur. Là, j’ai senti que j’avais affaire à de véritables œuvres d’art.
La photographie, puis la vidéo, ont volontiers été considérés comme des arts mineurs. Quel est votre rapport à ces modes d’expression artistique?

J’ai longtemps perçu la photographie comme une estampe : une œuvre sur papier, dont la caractéristique est d’être reproductible – ce qui explique en passant le peu d’engouement initial de la bourgeoisie pour la lithographie ou la photo comme œuvre d’art : elle abolit le privilège de posséder une œuvre unique. Je suis venu à la photo sur le tard : mon attirance première, il y a quarante ans, a été pour les livres de bibliophilie puis, à travers ceux-ci, pour la sculpture, la peinture, le dessin et autres. 
En raison de ma formation littéraire sans doute, je m’intéressais à la poésie : mes livres de bibliophilie sont essentiellement des poèmes accompagnés par un artiste de lithographies, gravures ou œuvres originales sur papier ; c’est à partir de là que je me suis tourné vers les œuvres d’art dites plastiques. 
En 1988, en même temps que je lançais ma galerie d’art parisienne, j’ai édité chez CLEA, la maison d’édition que je venais de fonder en parallèle, une nouvelle de Marguerite Yourcenar, Le Dernier Amour du prince Genghi,dans un magnifique ouvrage conçu et illustré par Abdallah Benanteur [1931-2017, l’un des artistes dont Claude Lemand a suivi le travail pendant des décennies]. C’est avec ce livre d’art que j’ai inauguré la galerie, en octobre 1988.

Vous êtes tout de même venu à la photographie, finalement… 

Peu à peu, surtout à partir des années 1970, la photo a été promue au statut d’œuvre d’art à part entière. Il y a une trentaine d’années, j’ai entre autres découvert le travail de Dahmane, le fils d’Abdallah Benanteur. Là, j’ai senti que j’avais affaire à de véritables œuvres d’art. Mais les relations entre lui et son père étaient très tendues, il m’était donc impossible de me charger de la commercialisation de ses photos. Les œuvres de Dahmane, ses portraits tout autant que ses époustouflants photomontages, m’ont persuadé que j’étais en présence d’un vrai artiste photographe. Adepte de la perfection technique et possédé, dès son adolescence et ses premiers pas dans cet art, par l’image riche et multiple de jeunes femmes adultes, partiellement ou totalement nues, photographiées à l’extérieur comme à l’intérieur, des femmes fières que l’on célèbre la beauté plastique de leur corps.  
Puis j’ai connu le travail de Claude Mollard, en tant que photographe [C. Mollard est actuellement Conseiller spécial du président de l’Institut du monde arabe] ; ses œuvres étaient exposées au Grand Palais. Son œuvre photographique est à l’opposé de celle de Dahmane, moins technico-perfectionniste et plus conceptuelle. Au cours de ses voyages, son œil voit et capte des visages dans les éléments constitutifs de la nature, des êtres révélés par son regard. Ces « Origènes » qu’il photographie stimulent sa réflexion et produisent un discours parallèle – philosophique, moral et humaniste – qualifié d’ « anthropologie imaginaire » par Edgar Morin.
Enfin, j’ai commencé à m’intéresser à des photographes déjà connus, exposés dans des musées et des galeries à travers le monde. Et très récemment – à la mi-décembre 2019 –, nous avons décidé, avec l’IMA, de monter une exposition de photographies et de vidéos issues de notre donation.


Le lien entre toutes les œuvres réunies dans le cadre de cette exposition ? C’est toute la différence entre un investisseur et un collectionneur  ! La différence, c’est un regard. La collection Lemand, c’est mon propre regard de collectionneur et celui de mon épouse.
En tant que collectionneur, comment s’y retrouver dans la jungle du monde artistique contemporain, particulièrement en matière de photo et de vidéo ?

J’ai une formation universitaire, mais en même temps un peu encyclopédiste. Si vous pouviez voir, dans mon ordinateur, toute la documentation que j’accumule !  Je commence donc toujours par me documenter, et je ne contacte un artiste que s’il m’intéresse et que j’ai quelque chose à lui proposer. Par ailleurs, j’ai pris l’habitude d’acheter principalement des œuvres en fonction des expositions programmées à l’Institut du monde arabe. C’est ainsi que je me suis intéressé aux photographes et vidéastes algériens dans la perspective d’une grande exposition sur l’art algérien contemporain, dont la programmation a été repoussée. Et que, lorsque la présente exposition a été décidée, j’ai repris contact avec un certain nombre d’artistes que j’avais envisagés pour cette exposition Algérie, dont Halida Boughriet, dont j’ai alors acquis les six photographies de la série Mémoire dans l’oubli.
De François Sargologo, je connaissais la série de photomontagesBeyrouth Empire, pour l’avoir découverte au Liban, exposée à la galerie Janine Rubeiz, qui est une amie. Avec Éric Delpont [le directeur du musée de l’IMA], nous avions décidé de l’acheter pour qu’elle rejoigne ma collection de tondos. Mais c’est une autre série qui est exposée aujourd’hui à l’IMA, Au-delà de la mer,appartenant toujours à l’artiste. 
Quant à Ridha Zili, il s’agit plutôt d’une histoire familiale : c’était un grand ami de ma belle-famille – mon beau-frère a vécu en Tunisie il y a cinquante ans, quand il était jeune enseignant ; les parents de ma femme ont connu celui qui a initié Ridha Zili à la photo. J’ai acheté les 30 photos ici présentées et aidé son fils à publier une monographie.
Steve Sabella, les deux vidéastes syriennes Bissane Al-Charif et Randa Maddah… Ce sont pour moi autant de sillons à creuser. Et  je tiens à ce que chaque génération soit correctement représentée. 

Quel lien voyez-vous entre toutes les œuvres réunies dans le cadre de cette exposition ? 

C’est toute la différence entre un investisseur et un collectionneur  ! La différence, c’est un regard. La collection Lemand, c’est mon propre regard de collectionneur et celui de mon épouse. J’ai commencé ma collection en Égypte. Ma méthode d’approche de l’œuvre d’art était alors nécessairement de l’acheter. Je ne pouvais pas m’empêcher d’acquérir une œuvre parce que j’avais besoin de la mettre chez moi, de vivre avec…  Et si, finalement, elle ne m’inspirait pas, tant pis ! 
Depuis que j’ai fait la donation à l’IMA, rien n’a fondamentalement changé, même si j’ai dorénavant à tenir compte d’autres regards que le mien. Or, un regard, cela peut évoluer ! Ce que nous aimons n’est pas figé, je pourrais qualifier notre approche de « sympathie dynamique ». L’œuvre que je ne trouvais pas intéressante peut, à un moment donné, se révéler exceptionnelle, et commencer à me parler.

Brigitte Nérou, rédactrice en chef du blog de l'IMA
Brigitte Nérou Avec plus de quinze ans d’expérience dans l’édition, Brigitte a rejoint l’Institut du monde arabe en 2003 comme secrétaire de rédaction du magazine Qantara . Elle prend à présent la... Lire la suite
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