Histoire

Share the page

Des Arabes au monde arabe

Si l’on cherchait à définir, aujourd’hui, ce qu’est le « monde arabe », les définitions s’accorderaient peu ou prou autour d’un groupe de pays situés entre le Maghreb, le sud de la péninsule Arabique et l’Irak. Dans cette région, on parle majoritairement arabe, et les peuples partagent une culture commune, fondée sur la langue, l’alimentation méditerranéenne, et la prégnance de la religion musulmane. 

Les Arabes avant l’Islam

Mais cette géographie du monde arabe ne remonte pas à une très haute antiquité. Elle a été façonnée aux VIIe-VIIIe siècles de notre ère, lors des vagues d’invasions qui suivent la naissance de l’islam. Pourtant, le peuple arabe existait bien avant la naissance de Muhammad. Les premiers usages du terme « arabe » se trouvent dans les annales du royaume assyrien, qui dominait la Mésopotamie entre le Xe et le VIIe siècle avant Jésus-Christ : en 853 av. J.-C., lors d’une bataille, un certain Gindibou l’arabe (arbâya) soutint un roi syrien en lui apportant mille chameliers – il choisit alors le mauvais camp, et fut vaincu par les Assyriens. Par la suite, les Arabes continuent d’apparaître au fil des siècles de manière marginale, dans des inscriptions et des textes, qui émanent toujours de peuples qui leur sont extérieurs. Ces écrits laissent penser qu’ils vivaient alors dans la vaste région syrienne, parmi d’autres peuples semblables, et non dans la péninsule Arabique. Celle-ci connaît pourtant un peuplement depuis la préhistoire.

L’origine même du terme « arabe » est discutée. Il dérive probablement d’un mot lié au déplacement, au fait de passer. Les Arabes mentionnés dans les textes antiques étaient en effet probablement des nomades, vivant dans le désert, de l’élevage, de la guerre et peut-être du commerce. Le Livre de Jérémie, dans la Bible, parle ainsi de « tous les rois d'Arabie, […] qui habitent dans le désert ».  Des textes et des bas-reliefs parlent de troupeaux de moutons, d’ânes, de bovins et, surtout  de dromadaires, animaux très fréquemment associés aux Arabes, et aussi bien utilisés comme montures pour les soldats que comme animaux de bât dans les caravanes.

Si une inscription provenant du Yémen, et datant du VIIe siècle, utilise déjà le terme « Arabe », ce sont surtout les Grecs et les Romains qui associent ce peuple à la péninsule Arabique. Après les conquêtes d’Alexandre le Grand, au IVe siècle avant l’ère chrétienne, ils divisent généralement la région en trois parties : l’« Arabie  pétrée », faite de pierre, au nord, l’« Arabie déserte », terre de nomadisme et de commerce, et l’« Arabie heureuse », au sud. Enrichie par le commerce des matières aromatiques, comme l’encens, cette zone verdoyante qui correspond peu ou prou à l’actuel Yémen est de loin la région la plus peuplée. Elle a été le siège du fameux royaume de Saba, dont la reine est mentionnée dans la Bible comme une contemporaine de Salomon et dont la capitale, Marib, est bien connue grâce à l’archéologie. 

Graffitis de la période himyarite au Wadi Chesaha, Arabie Saoudite IMA Maréchaux

Les fouilles menées en Arabie Saoudite et au Yémen  nous apportent en effet des informations bien plus précises et complètes que les textes anciens, rédigés, en partie, à partir de récits traditionnels. Temples et habitations aristocratiques ont été retrouvés dans différentes oasis et témoignent de l’existence de plusieurs royaumes, où les habitants sont sédentaires. Outre Saba, on peut citer Hadramaout, Qataban, ou encore le Himyar.  Fondé au Ier siècle avant Jésus-Christ, ce dernier parvient progressivement à unifier le Yémen, puis à s’imposer plus au nord, sur les régions désertiques où vivent des Arabes. Rejetant le polythéisme, il promeut le christianisme, engendrant des violences de la part des deux camps. Au VIe siècle, placé sous la suzeraineté des souverains d’Ethiopie, il perd progressivement son pouvoir, permettant aux peuples arabes de prendre leur autonomie. 

L’Arabie au temps de Muhammad

Car à cette époque, des populations qui vivent en Arabie se proclament elles-mêmes « arabes » depuis plusieurs siècles. C’est au début du IIIe siècle qu’apparaissent les premières inscriptions en langue locale qui revendiquent une identité « arabe », sans doute moins basée sur des critères ethniques que sur une langue et un mode de vie. L’une des premières est une pierre tombale conservée au musée du Louvre, provenant du sud de la Syrie, sur laquelle un certain Imrou al-Qays, fils de 'Amr, se proclame « roi de tous les Arabes », en 328 de l’ère chrétienne. Bien que rédigée en arabe, cette inscription utilise un alphabet différent de celui utilisé de nos jours : l’alphabet nabatéen. Ce n’est que trois siècles plus tard qu’apparaît l’alphabet arabe « moderne ».

Parmi les principales tribus qui se réclament de ce caractère arabe se distingue celle des Qouraysh, qui règne sur La Mecque. La ville est alors un centre caravanier dont l’importance réelle divise les spécialistes. C’est aussi un lieu sacré, où un temple semble avoir existé depuis le IIe siècle de l’ère chrétienne au moins, et où se rendent en pèlerinage des adeptes des cultes polythéistes, mais aussi des chrétiens. Après un incendie en 608, le sanctuaire est reconstruit par un architecte byzantin, et des fresques à sujets chrétiens y sont peintes, côtoyant alors les divinités païennes.

Muhammad se rendant à la Kaaba, Istanbul, v. 1595, Musée du palais de Topkapı IMA Luisa Ricciardini/Leemage

La tradition musulmane appelle la période qui précède la naissance de Muhammad la jahiliyya, c’est-à-dire « l’époque de l’ignorance ». Ce terme a une connotation péjorative, qui traduit peut-être les temps troublés de la fin du VIIe siècle, tant sur le plan politique que sur celui des catastrophes naturelles (dessèchement climatique, peut-être amplifié par une éruption volcanique). Il est néanmoins très difficile de connaître précisément le contexte et la vie du Prophète de l’islam, car, le Coran mis à part, l’essentiel des sources historiques est postérieure à son existence. Appartenant au puissant clan des maîtres de La Mecque, il est probablement né vers 570, et semble avoir été orphelin très jeune. Ce n’est que vers l’âge de quarante ans, alors qu’il a épousé une riche veuve et qu’il exerce la profession de caravanier, que sa vocation s’affirme. La tradition veut qu’il ait reçu, dans la grotte de Hira, proche de la ville, la parole de Dieu transmise par l’intermédiaire de l’ange Gabriel. Dès lors, il prêche dans sa ville natale, réunit un petit nombre de fidèles, mais il est finalement contraint de s’exiler vers la ville de Yathrib, aujourd’hui connue sous le nom de Médine. Là, il côtoie des groupes juifs, continue de prêcher et organise politiquement la jeune communauté musulmane. Ce n’est qu’en 630 qu’il retourne à La Mecque, où il meurt deux ans plus tard.

Muhammad n’est pas seulement un personnage religieux ; c’est aussi un chef politique et un chef de guerre, qui parvient à créer un embryon d’État dans toute la région occidentale de la péninsule Arabique. Les dirigeants qui lui succèdent, les califes, poursuivent son œuvre.

La mosquée al-Azhar au Caire, 970 IMA Khoury©IMA

La période des califats, « âge d’or » du monde arabe

En sortant d’Arabie, les armées califales se trouvent face à deux immenses empires : Byzance, à l’ouest, la Perse sassanide, à l’est. La conquête est pourtant extrêmement rapide : en quelques batailles, les troupes arabes, auxquelles s’adjoignent rapidement d’autres populations, s’assurent de la Syrie, de l’Irak, de l’Égypte, puis, plus difficilement, du Maghreb, de l’Espagne et de l’Asie centrale. Établis depuis plusieurs siècles, les empires antiques sont gangrénés par les intolérances religieuses, ou par un système social rigide. Imposant sa domination de manière souple, sans forcer la conversion, et propageant un idéal plus égalitaire, l’islam séduit.

Mais diriger un empire qui court de l’Espagne à l’Inde n’a rien de commun avec le fait de réunir des tribus d’Arabie. Rapidement, les califes affrontent des oppositions politiques internes à la communauté musulmane. Les quatre premiers détenteurs du pouvoir sont désignés par une élection ; pourtant trois sont assassinés. Après de violentes batailles, la communauté se divise en deux grands courants, le sunnisme et le shiisme ; les vainqueurs, la famille omeyyade, prend le pouvoir et met en place une dynastie héréditaire. Se coulant dans le moule administratif et culturel byzantin, elle installe sa capitale à Damas. C’est le début de la civilisation islamique. Une culture propre émerge progressivement, et se renforce après la prise de pouvoir de la seconde dynastie de l’Islam, celle des Abbasides, en 750, qui construit et s’établit dans deux importantes capitales, Bagdad et Samarra.

Malgré l’apparition de dynasties rivales, sunnites ou shiites, en Espagne (Omeyyades), en Égypte (Fatimides), en Iran, les IXe et Xe siècles sont souvent considérés comme un âge d’or pour le monde islamique. Dans la « maison de la sagesse », médecins, astronomes, religieux, philosophes et poètes se côtoient et participent à une civilisation brillante, nourrie de pensée grecque et iranienne. Néanmoins, plusieurs vagues d’invasions affaiblissent le pouvoir : à l’est, des populations turco-mongoles déferlent des plaines d’Asie centrale ; à l’ouest, les royaumes catholiques lancent des croisades au Proche-Orient et en Espagne. En 1258, la déferlante mongole provoque la chute de Bagdad et met fin à cet âge d’or arabe. 

Réception d’une ambassade vénitienne à Damas sous les Mamelouks, Venise, vers 1511, musée du Louvre IMA RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Thierry Le Mage

Un monde dominé

L’hégémonie arabe s’altère autour du XIIe et du XIIIe siècle. Selon les régions, des dirigeants berbères, turcs, mongols exercent le pouvoir sur des populations qui parlent la langue arabe. Longtemps, cette période a été perçue comme un inexorable déclin ; c’est ignorer les accomplissements scientifiques et artistiques. Par exemple, la ville du Caire se trouve transformée par les Mamelouks, tandis qu’Ibn Khaldoun, au XIVe siècle, rédige un ouvrage souvent considéré comme la première analyse sociologique de l’histoire.

À partir du XVe siècle, la nouvelle dynastie ottomane impose progressivement sa domination sur le monde méditerranéen. En 1453, elle conquiert la ville de Constantinople, qui devient Istanbul ; soixante ans plus tard, elle se rend maîtresse du Caire et s’arroge le titre califal. Les Ottomans marquent l’histoire de la Méditerranée durant plusieurs siècles. Soliman le Magnifique dialogue avec François Ier, combat Charles Quint. Outre l’ensemble du monde arabe, à l’exception du Maroc, les Ottomans dominent également une grande partie de l’Europe centrale, mais échouent par deux fois à prendre Vienne. 

Bataille de Charles Quint et Berberousse à Tunis en 1535, estampe de Franz Hogenberg, XVIe siècle IMA DeAgostini/Leemage

Cependant, tout autour de leur empire, le monde change. Enrichie par la découverte de l’Amérique et le développement du commerce au long cours à partir de la Renaissance, engagée dans la révolution industrielle dès la deuxième moitié du XVIIIe siècle, l’Europe cherche à étendre sa puissance sur le monde. Le jeu diplomatique est complexe. Certains territoires arabes, comme l’Algérie, sont colonisés ; d’autres sont placés sous protectorat, de manière plus ou moins avouée, par les Britanniques et les Français essentiellement. Ce n’est qu’au cours du XXe siècle que le monde arabe retrouve progressivement son autonomie. 

Portrait de Muhammad al-Nasir, bey de Tunis, paru dans le Petit Journal du 21 juillet 1912 IMA Lee/Leemage

Décolonisation et nouveaux enjeux

Nourries par la Nahda, un mouvement de « Renaissance »  éclos au XIXe siècle, qui tend à moderniser la langue, la pensée et la culture arabes, les revendications d’indépendance se font jour dans l’entre-deux-guerres. La grande révolte arabe de 1916, en soutien aux Britanniques, en donne le coup d’envoi, même si, politiquement, elle reste stérile. L’Égypte gagne son indépendance en 1936, mais demeure, dans les faits, sous l’emprise britannique. De nouveaux enjeux apparaissent : richesses minières, pétrole, revendications sionistes d’un État juif en Terre sainte…

Il faut attendre la fin de la Seconde Guerre mondiale pour que, réellement, l’indépendance politique des nations arabes s’affirme. Si la plupart des États parviennent à des accords diplomatiques, non sans rapports de force, l’Algérie s’engage en 1954 dans une guerre longue et sanglante, qui ne se termine qu’en 1962 avec la signature des accords d’Evian. Alors que le monde se divise en deux blocs autour des États-Unis et de l’URSS, les nouveaux dirigeants arabes cherchent à se positionner. Les régimes qui se mettent en place, sous des dehors progressistes inspirés du socialisme, sont souvent autocratiques. Nasser, président de l’Égypte, promeut le panarabisme, l’union des États arabes, sans réel succès.

De plus en plus engagé dans les processus de mondialisation, le monde arabe n’échappe pas aux soubresauts qui suivent la chute de l’URSS. Il est même au cœur de nouveaux enjeux géopolitiques, marqués notamment par la montée de l’islamisme. Ses populations, jeunes, éduquées, connectées, aspirent elles aussi à un monde nouveau. 

Nasser, le président égyptien, avec les autres meneurs du mouvement des non-alignés : Nehru et Tito, 1-6 septembre 1961 IMA KeystoneArchives/HIP/Leemage
Mélisande Bizoirre

Inscription à la newsletter

Pour recevoir toute l'actualité de l'Institut du monde arabe sur les sujets qui vous intéressent

Je m'inscris