Faouzia Charfi, invitée aux 4e RVHMA

« Mener un combat politique pour la transmission du savoir »

Published by Brigitte Nérou | On 21 March 2018
Faouzia Charfi à l'Institut du monde arabe, 1er juin 2017. D.R.
Allocution de Mme Faouzia Charfi lors de la séance de clôture du 1er forum international du Huffpost Maghreb « Repenser le vivre ensemble, ces femmes du Maghreb qui changent le monde », Institut du monde arabe, 1er juin 2017. D.R.

Physicienne et personnalité politique tunisienne de premier plan, Faouzia Charfi est un ardent défendeur de l'autonomie de la pensée, notamment dans le domaine scientifique. Elle donnera, dans le cadre des 4e Rendez-vous de l'histoire du monde arabe (25-27 mai 2018), une conférence sur « Les échanges scientifiques entre la France et le monde arabe ». Des échanges dont elle appelle de ses vœux la multiplication, comme l'un des outils majeurs d'ouverture et de promotion de la science.

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Être pollués par une certaine vision de la science, par le dogmatisme, par le refus de la rationalité limite les possibilités qu’auront nos enfants à pratiquer la science en dehors du parcours scolaire, et ralentit notre entrée dans la concurrence internationale.
Faouzia Charfi

Vous avez accordé une interview au Monde, titrée « La science a disparu du monde musulman au cours des siècles » et parue le 15 octobre dernier, qui a fait l’effet d’un pavé dans la mare…

Cette question est cruciale pour nous aujourd’hui, car la science est liée au développement et partout présente. Or, la question du développement est aussi celle du retour à la science : confrontés aux enjeux actuels, les pays arabes ne peuvent demeurer de simples consommateurs de sciences. Il y existe certes une communauté scientifique, qui travaille et produit et dont il ne s’agit pas de minorer l’importance ; ainsi, la Tunisie s’est fait connaître à l’échelle internationale pour ses recherches de pointe en biologie.
Mais il faut opérer la distinction entre, d’une part, l’importance des enjeux scientifiques – particulièrement dans des domaines tels que l’énergie, les questions environnementales, la préservation de l’eau, etc. – et, d’autre part, le poids de la science et de la production scientifique dans nos pays. C’est bien de cela qu’il s’agit : est-on conscient qu’on n’atteindra un niveau de développement acceptable qu’à la condition d’encourager la recherche scientifique? Nous ne pouvons pas nous contenter d’une production scientifique marginale.
On peut penser que ces deux points ne sont pas liés, mais ils le sont : une volonté politique réelle d’encouragement de la recherche scientifique est indispensable, d’autant plus que, en Tunisie, le retour des sciences exactes est récent : les premiers laboratoires de recherche en sciences physiques n’y ont vu le jour que dans le dernier quart du XXe siècle ; même si, dans le domaine de la biologie, la tradition est plus ancienne, pour des raisons historiques liées à la colonisation et aux bénéfices immédiats que la recherche médicale pouvait apporter au colonisateur.
Alors que nous avons encore des traditions scientifiques à instaurer, être pollués par une certaine vision de la science, par le dogmatisme, par le refus de la rationalité limite les possibilités qu’auront nos enfants à pratiquer la science en dehors du parcours scolaire, et ralentit notre entrée dans la concurrence internationale. Notez bien que j’évoque ces sujets alors qu’il peut m’arriver de voir passer un sujet de thèse sur l’explication « scientifique » de la platitude de la Terre…


Il faut que nos étudiants puissent sortir de leur pays, confronter leurs idées avec celles de jeunes scientifiques européens et, inversement, que de jeunes Européens puissent venir dans les pays arabes. La question de la mobilité est cruciale.
Faouzia Charfi

Ne pensez-vous pas que nous ne sommes plus dans une bataille d’idées mais dans un combat politique ? Dans ce cadre, comment le savoir peut-il s’imposer ?

Il s’agit bien d’un combat politique pour la transmission du savoir, et il s’inscrit dans un contexte qui outrepasse largement le monde arabe – je songe ici au créationnisme nord-américain et à son expression polonaise. Ce combat, nous devons le mener ensemble, des deux côtés de la Méditerranée. Ne pas être libre d’envisager ce que l’on veut, ne pas pouvoir entreprendre de recherches scientifiques sans considérations religieuses, c’est autant d’obstacles à la transmission du savoir et de freins au développement.
Dans le contexte actuel, où internet ne propage pas nécessairement la connaissance scientifique, la question doit être prise avec tout le sérieux nécessaire et ne touche d’ailleurs pas qu’au religieux. Théories du complot, fake news… : il y a une stratégie à adopter, des réponses à proposer qui ne peuvent pas être individuelles : le politique doit prendre conscience qu’on ne peut pas parler aujourd’hui de recherche scientifique sans aborder ces questions.
Ma réaction est celle d’une enseignante soucieuse de l’avenir de mon pays, de nos pays : il existe une réelle menace concernant la formation des jeunes. Certes, tout est question de proportion : certains dirigeants nord-américains prônent la lecture littérale de la Bible et son enseignement à l’école, ce qui n’empêche pas les Etats-Unis d’occuper la première place dans le domaine de la création scientifique. La question ne se pose pas dans les mêmes termes pour des pays où la création scientifique est encore récente…

Quels outils préconisez-vous ?

La pratique des échanges est essentielle : échanges intellectuels entre chercheurs, mais aussi mobilité de nos étudiants. Il faut que ceux-ci puissent sortir de leur pays, confronter leurs idées avec celles de jeunes scientifiques européens et, inversement, que de jeunes Européens puissent venir dans les pays arabes. De tels échanges existent déjà, mais ils pourraient être plus importants.
Il existe aussi déjà, par ailleurs, des projets communs auxquels je crois beaucoup, même s’il s’agit d’un travail de longue haleine et tout sauf simple : je suis sollicitée par des collègues, essentiellement français, qui tentent de monter des plateformes pour mutualiser nos efforts pour contrer les dérives, lutter contre ceux qui veulent s’opposer à la raison et à la rationalité scientifique.
Mais, j’y reviens, la mobilité de nos étudiants est cruciale. Je vous renvoie au fameux voyage du réformiste égyptien Rifa'a al-Tahtawi à Paris entre 1826 et 1831 : il avait besoin d’aller voir ce qui se passait ailleurs, tout comme nos étudiants aujourd’hui ! Internet ne remplacera jamais ce que vivra un étudiant tunisien dans un laboratoire européen, en visitant des musées scientifiques et en échangeant avec d’autres…: la lecture, les vidéos ne remplaceront jamais les échanges humains, qui sont essentiels.

Brigitte Nérou, rédactrice en chef du blog de l'IMA
Brigitte Nérou Avec plus de quinze ans d’expérience dans l’édition, Brigitte a rejoint l’Institut du monde arabe en 2003 comme secrétaire de rédaction du magazine Qantara . Elle prend à présent la... Lire la suite
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Présidence Publié par Jack Lang | le 10 October 2016

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