Kif-Kif Bledi : vous militiez? Eh bien dansez maintenant!

Dans le cadre de la Fête de la langue arabe 2019

Publié par Brigitte Nérou | Le 12 Décembre 2019
La troupe des Kif-Kif Bledi. D.R.

Ils avaient « mis le feu » à la Technoparade 2019, sur le char de l'IMA : les Kif-Kif Bledi « ont choisi d’utiliser la partie la plus ludique, la plus joyeuse de leur culture pour s'exprimer, même sur les sujets les plus graves ». La plus ludique? La danse, bien sûr ! Entretien avec la fondatrice et directrice de la troupe, Raïssa Leï de son nom de scène, danseuse et chorégraphe franco-marocaine.


Les Kif-Kif Bledi étaient à l'affiche de la Fête de la langue arabe 2019 à l'IMA avec leur spectacle « Danse-moi le monde arabe », dimanche 15 décembre à 17h.

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La troupe des Kif-Kif Bledi. D.R. D.R.

Mon objectif principal, c’était d’éduquer les gens sur les différentes danses d’Afrique du Nord, en particulier celles du Maghreb – parce que nous sommes en majorité d’origine maghrébine – mais sans verser dans le communautarisme.
Depuis dix ans, vous avez fait de la danse l’une de vos activités principales. Quel bilan tirez-vous de ces dix années ? Quels résultats concrets ?

Pour me limiter aux danses d’Afrique du Nord, sur lesquelles je concentre mon travail depuis sept ans – je pratique également les danses urbaines et jazz –, j’ai commencé par tâter le terrain et par prendre mes marques dans le milieu de la danse orientale ; un milieu dans lequel les danses dites « folkloriques » sont parfois présentes, mais peu ou pas mises en valeur. Puis, il y a trois ans, est né le projet Kif-Kif Bledi, qui s’est essentiellement fait connaître grâce au bouche-à-oreille et via les réseaux sociaux. Depuis, c’est exponentiel ! Tous les projets que nous avons entrepris ont abouti ; et nous avons acquis une véritable visibilité.
Mon objectif principal, c’était d’éduquer les gens sur les différentes danses d’Afrique du Nord, en particulier celles du Maghreb – parce que nous sommes en majorité d’origine maghrébine – mais sans verser dans le communautarisme. Militants, activistes, nous le sommes aussi, mais nous avons choisi d’utiliser la partie la plus ludique, la plus joyeuse de notre culture pour nous exprimer, même sur les sujets les plus graves tels que la colonisation, les problèmes d'intégration des enfants d’immigrés ou des immigrés dans la société française, le manque de représentativité…
Que ce soit pour des scènes ou des conférences, les opportunités ne nous ont pas manqué – par exemple au musée de l’Immigration, et dans d’autres institutions pas nécessairement axées sur le monde arabe. Nous avons aussi été invités en Russie, en Belgique… Voilà qui prouve que, quand on propose un travail de recherche abouti dans ce domaine, il y a une réelle écoute et une forte demande. Certes, elle émane en premier lieu de la communauté maghrébine : on nous sollicite pour des festivals, des événements spécifiques tels que le nouvel an berbère, nous avons participé à la fête d’indépendance du Maroc… Nous sommes à l'écoute de demandes émanant de nos communautés, mais nous cherchons également à ouvrir notre culture en dehors pour lutter contre les clichés, éduquer et inciter à la diversité.

Kif-Kif Bledi sur le char de l'IMA, Technoparade 2019


Tel est aussi le travail que Kif-Kif Bledi s’est fixé : faire comprendre que nous partageons une identité commune, clairement arabo-berbère, mais que nous sommes en même temps riches d’identités multiples.
Vous appelez à une « identité maghrébine » : n’est-ce pas utopique ? il y a mille Maghreb, mille histoires, mille danses maghrébines…

C’est utopique, c’est vrai, notamment sous l’angle géographique et politique. Ce qui nous unit au sein de la troupe, c’est ce nous avons toutes vécu la galère des enfants d’immigrés – je suis moi-même née à Paris de parents marocains – ou des immigrés primo-arrivants. Cette cohésion maghrébine, on ne peut la vivre qu’à Paris : on a tant été regroupés, pour ne pas dire parqués, qu’on a appris à vivre ensemble. Pour moi, Kif-Kif Bledi, c’est juste une réplication de ma jeunesse : mes deux meilleures amies étaient respectivement algérienne kabyle et tunisienne. Dans la troupe, il y a même une Polonaise, qui a vécu exactement la même chose que nous !
En revanche, dans les pays d’origine, la « cohésion maghrébine » n’existe pas, c’est vrai. Moi qui suis originaire de l’est du Maroc, certains Marocains me taquinent en me disant que je suis algérienne du fait que ma ville d'origine, Oujda, n'est qu'à 15 km de la frontière. Mais je suis fière de pouvoir bénéficier d'une double influence culturelle maroco-algérienne. Tel est aussi le travail que Kif-Kif Bledi s’est fixé : faire comprendre que nous partageons une identité commune, clairement arabo-berbère, mais que nous sommes en même temps riches d’identités multiples. C’est pourquoi nous montrons les danses de différents villages et de différentes régions, et que nous listons des « sous-danses » parmi les danses marocaines (Chaabi, Ahwach, danse chleuh, Reggada, Jabaliya…), algériennes (danses citadines, Aalaoui, Chaoui, danse kabyle…) et tunisiennes (danses bédouines, danses des îles, danses citadines…). On a recensé au Maghreb une cinquantaine de danses différentes, auxquelles correspondent autant de manières d’être, de parler, de s’habiller et de représenter sa culture.

Pour beaucoup d’Occidentaux, qui dit danse arabe, dit danse orientale, danse du bassin. Or, les danses berbères se caractérisent souvent par l'usage des épaules et l'ancrage au sol. Est-ce deux mondes qui ne se rencontrent jamais ?

La danse orientale telle qu'on la connait vient d'Égypte et a été largement influencée par l'orientalisme et l'exotisme souhaités des colons français et anglais. Or, il existe une multitude d'autres danses traditionnelles égyptiennes, plus populaires et ancestrales comme par exemple le saïdi, avec des bâtons – une danse traditionnellement réservée aux hommes. Certaines danses berbères utilisent le bassin comme les danses kabyles, tunisiennes, chaoui, qui sollicitent le ventre, les hanches, avec des twists ou des vibrations, mais les symboliques ne sont pas du tout les mêmes que pour la danse dite orientale égyptienne. Les notions de fertilité, ancrage à la terre, références à la mère y sont dominantes, et elles sont pratiquées en groupe, en vêtements traditionnels très couverts, versus ce que l'on peut voir comme une danse de séduction en solo.
Avec Kif-Kif Bledi, nous reproduisons ces danses de groupes, de tribus, familiales. Les filles maghrébines n'ont pas été éduquées pour danser en famille à la manière égyptienne. Le cliché assimilant le métier de danseuse à la danseuse orientale provocatrice est encore ancré dans les mœurs. Nous souhaitons prouver que nous pouvons pratiquer nos danses traditionnelles en conservant l'essence et la pudeur de notre patrimoine. Parler de danse orientale sans contextualiser a donc peu de sens.


dans les pays d’origine de ces danses traditionnelles, la notion de chorégraphie n’existe pas vraiment. Tout est éphémère, chaque spectacle est unique, créé en live, sans répétition. Chacun sait ce qu’il doit faire depuis l’enfance, et la symbiose se crée spontanément. Nous aussi, nous travaillons cela, d’où notre côté authentique : nous sommes capables de faire un spectacle sans avoir rien préparé.
Quand vous concevez un spectacle, comment procédez-vous ? Vous concevez une scénographie à partir d’une orchestration, vous partez d’une danse particulière, il y a une part d’improvisation ?

Je suis chorégraphe principale et j’ai surtout une maîtrise des danses marocaines et algériennes de certaines régions. Ce qui ne va pas de soi, c’est que nous pratiquons des danses traditionnelles, séculaires, populaires, qui se pratiquent dans un contexte particulier (mariage, naissance, moussem [fête villageoise], moissons…). C’est d’ailleurs dans ce contexte que je les ai apprises – nous partions chaque année un mois et demi au Maroc – ou à la télévision, sur les chaines marocaines, qui diffusaient chaque samedi soir des spectacles de danses et de chants régionaux. Au Maroc, j’ai participé à de nombreux mariages, en France aussi, mais également à des mariages algériens et tunisiens. Car en Afrique du Nord, on ne danse pas pour donner un spectacle, mais à certaines occasions. C’est pourquoi je parle pour Kif-Kif Bledi de danses alternatives : nous « dénaturons » et chorégraphions tout cela. Par ailleurs j’ai suivi pendant dix ans des cours de modern jazz auprès du conservatoire du XXe arrondissement, et j’utilise les techniques que j’y ai apprises pour créer des chorégraphies à partir des mouvements traditionnels ; c’est le mélange des deux qui amène quelque chose de novateur.
Cela dit, je laisse toujours une place au « freestyle », à la manière traditionnelle : car dans les pays d’origine de ces danses traditionnelles, la notion de chorégraphie n’existe pas vraiment. Tout est éphémère, chaque spectacle est unique, créé en live, sans répétition. Chacun sait ce qu’il doit faire depuis l’enfance, et la symbiose se crée spontanément. Nous aussi, nous travaillons cela, d’où notre côté authentique : nous sommes capables de faire un spectacle sans avoir rien préparé. Et puis nous recourons à des codes, traditionnels ou non, pour réaliser tel mouvement ou se regrouper de telle manière.

Votre exubérance, c'est une seconde nature ? Êtes-vous plus calme, plus secrète quand vous n’êtes pas sur scène ?

Je suis moins exubérante dans ma vie hors scène, tout en ayant une appétence à m'intégrer à différents univers. Ce qui est sûr, c'est que je reste hyperactive.  J’ai une formation d’ingénieure en informatique et mathématiques appliquées, je travaille dans la finance depuis douze ans. De gros horaires, des équipes à diriger… Et je suis ambitieuse, je tiens à montrer qu’en tant que femme issue de l’immigration, je peux réussir. Du coup, la danse a été une échappatoire. Toute ma créativité, je la mets dans la danse, dans l’art, dans la culture.

A l’heure du tout fusion, de l’ultramondialisation, comment vous situez-vous ? Vous revendiquez-vous citoyenne du monde, vous sentez-vous profondément marocaine, ou un peu des deux ?

Je suis vraiment une citoyenne du monde. Kif-Kif Bledi c’est un peu ça : être pareils, dans n’importe quel bled, n’importe quel pays. Mais rester soi-même.  A l’ère du digital, qui permet de travailler avec des gens qui sont à l’autre bout du monde, il faut s’adapter aux cultures des autres dans le respect mutuel. Et plus on connaîtra autrui, plus on pourra évoluer dans un avenir qui s’annonce de plus en plus instable. Le plus important c’est de se sentir bien avec soi-même, avec son histoire, et de pouvoir en être fier dans la société dans laquelle on évolue.

Brigitte Nérou, rédactrice en chef du blog de l'IMA
Brigitte Nérou Avec plus de quinze ans d’expérience dans l’édition, Brigitte a rejoint l’Institut du monde arabe en 2003 comme secrétaire de rédaction du magazine Qantara . Elle prend à présent la... Lire la suite
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