Le Rouge du Tarbouche d’Abdellah Taïa

Plongée dans la quête de soi

Publié par Lamia Zegrir | Le 10 mars 2017
Le Rouge du tarbouche d'Abdellah Taia à l'Institut du monde arabe
Polydoros Vogiatzis dans « Le Rouge du tarbouche » d'Abdellah Taïa, à l'Institut du monde arabe le 4 mars 2017. Alice Sidoli / IMA

Samedi 4 mars, Auditorium de l’Institut du monde arabe. Sur scène, l’acteur Polydoros Vogiatzis dit, ou plutôt vit, des morceaux choisis du « Rouge du Tarbouche » d’Abdellah Taïa. A mille lieues de la classique représentation théâtrale, une vertigineuse expérience de l’intime.

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L’acteur, « livre vivant »

Donner voix à l’écrit, le faire vivre : tel est propos du projet de « La Bibliothèque des livres vivants » à l’origine de cette représentation. Un projet porté par la compagnie Travaux publics que Frédéric Maragnani, son maître d’œuvre, explicite ainsi : « Un “Livre vivant” est un acteur qui a appris par cœur un livre du répertoire de la Bibliothèque. Il le représente, il en est son “porte-parole” et son meilleur ambassadeur en devenant le livre lui-même. Le texte est appris, il ne s’agit pas de lecture, cela permet d’éliminer le filtre, la médiation du livre, qui met à distance, qui “chosifie” le dit. Le texte est incorporé, au sens premier du terme, il devient théâtre. Chaque livre a une durée de 50 minutes à une heure. Cette durée maximum d’écoute implique évidemment des coupes et montages dans le texte de référence afin d’en donner une essence. »

Polydoros Vogiatziz dans Le Rouge du tarbouche d'Abdellah Taia à l'Institut du monde arabe Polydoros Vogiatzis dans « Le Rouge du tarbouche » d'Abdellah Taïa, à l'Institut du monde arabe le 4 mars 2017. Alice Sidoli / IMA

Le récit ne fait pas que lever le voile sur un tabou majeur au Maghreb – l’homosexualité. Il fait émerger des profondeurs l’amour qui fleurit au sein d’une famille, suscitant à l’occasion un certain malaise.

Au creux de l’intime

Face à nous, donc, Polydoros Vogiatzis fait « livre vivant ». Le décor est sobre – lune, cadre blanc, sol en damier – sur fonds de couleurs mouvantes dans un camaïeu de tons ocres. L’acteur est grec, et son accent donne du relief au récit, comme une envie de voyage qui sonne à notre porte.  
Et nous voici sans transition pris dans les filets d’une narration captivante, percutés par la crudité de mots qui s’entrechoquent pour ne former qu’un, au creux de l’intimité d’un protagoniste en quête de soi. Qui, sans détour, évoque son corps, ses premiers contacts charnels, ses premiers émois, sa singulière quête de plaisir.
Le récit ne fait pas que lever le voile sur un tabou majeur au Maghreb – l’homosexualité. Il fait émerger des profondeurs l’amour qui fleurit au sein d’une famille, suscitant à l’occasion un certain malaise tant il touche à l’intime, approchant des territoires interdits lorsqu’il évoque l’influence de ses frères et sœurs, mais aussi de ses parents, dans la construction de son identité sexuelle.
C’est un almanach sentimental – amour de l’autre, amour de soi, amour familial – dont l’acteur feuillette les pages au fil d’une habile sélection d’extraits. Des hauts, des bas, de ces moments où l’on se voit anéanti, six pieds sous terre ; des sentiments universels, à l’intensité plurielle, qui évoquent à tous un quelque chose de déjà vécu. Amours, tristesse, douleur s’y mêlent à vif.
Un peu à l’improviste, on projette un court-métrage réalisé par Abdellah Taïa au début des années 2000, alors qu’il s’expérimentait pour la première fois au reportage vidéo. Immersion totale, à l’état brut, du côté de Larache. Les mots du récit et les images s’intriquent étroitement. Taïa évoque le désir qui l’habite depuis l’enfance de s’emparer d’une caméra, ses envies de cinéma, de réalisation.

 

« Course aux mots »

Abdellah Taïa est originaire de Salé. Mais c’est à la ville côtière de Larache, dans le vieux cimetière espagnol où est enterré Jean Genet, que renvoyait l’un des extraits choisis par l’acteur. Là où se déroule une rencontre déterminante entre le personnage central du récit, âgé de treize ans, et l’un de ses deux aînés dont il s’est épris.
Jean Genet, dont Taïa, après Sartre, fait un saint, « bienveillant, sage, père de l’engouement des belles et nobles lettres », est l’un des premiers gardiens des amours naissantes du protagoniste – Saint Gini, comme l’appellent sa mère et sa tante, ce qui le fait bien rire. Un hommage implicite, tout sauf anodin, à cette figure emblématique de la littérature, source d’inspiration inépuisable voire modèle pour l’auteur : à la suite de la représentation, Taïa évoquera cette « course aux mots » dans laquelle il s’est lancé sans jamais s’interrompre, et la manière dont il a cherché, coûte que coûte, à toujours tous les saisir.
Soif d’écrire, mais aussi de dire : Taïa évoquera encore la transmission orale au Maroc, et combien cette transmission d’une génération l’autre demeure chère à son cœur. Il y voit le « dépassement d’un folklore », une nourriture pour le berceau de l’imaginaire, rendant au passage hommage à l’une de ses tantes. Une ode, une fois encore, aux amours. Plurielles, sérieuses ou inconstantes, de celles qui font grandir et se connaître mieux.

 

Lamia Zegrir Apprentie juriste en Sorbonne, cette réelle pipelette est déterminée et assoiffée de savoir. Amatrice de bonnes choses, curieuse invétérée, investie bec et ongles dans les projets qui lui tiennent à... Lire la suite
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