L'épopée du canal de Suez? Une exposition “cinématographique”!

Entretien avec Claude Mollard, commissaire de l’exposition

Publié par Brigitte Nérou | Le 2 janvier 2018
François Pierre Bernard Barry Le Chantier, 1863. © ASFLCS
François Pierre Bernard Barry Le Chantier, 1863. ASFLCS

La prochaine exposition-événement de l'Institut du monde arabe, « L'épopée du canal de Suez. Des pharaons au XXIe siècle », ouvre ses portes le 28 mars prochain. Entretien avec son commissaire, Claude Mollard, qui a souhaité faire de l'exposition une véritable expérience immersive.

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Nous ne faisons pas débuter l’exposition avec l’invention du cinématographe ; mais nous traitons l’histoire de manière cinématographique en recourant à différents procédés immersifs: vidéos, fictions…

En présentant cette exposition, vous avez insisté sur son caractère cinématographique. Pourquoi avoir choisi cet angle ?
Parce que l’inauguration du canal survient à un moment charnière de l’histoire et de sa retranscription : nous sommes en 1869, la photographie existe ; elle est très présente en Egypte, l’un des premiers pays à l’utiliser systématiquement, du fait des Occidentaux mais également des Egyptiens eux-mêmes. Plus généralement, c’est une époque où la modernité fait irruption ; la première Exposition universelle a déjà eu lieu, à Londres, en 1864.
Ce basculement d’un ancien monde vers le monde actuel est très manifeste, par exemple dans le journal Le Moniteur qui, en se faisant l’écho de l’inauguration, publie tant des photographies que des reproductions de peintures.

C’est donc une exposition exclusivement consacrée à l’époque contemporaine ?
Pas du tout ! Nous ne faisons pas débuter l’exposition avec l’invention du cinématographe ; mais nous traitons l’histoire de manière cinématographique en recourant à différents procédés immersifs (vidéos, fictions…). Quatre mille ans d’histoire, pour être précis, puisque l’exposition débute en 1850 av. notre ère, avec le creusement du tout premier canal par Sésostris III.
En outre, si la scénographie fait la part belle à la vidéo, à la photographie et au film, on peut aussi y admirer de nombreux objets, dont beaucoup de pièces exceptionnelles. Des maquettes de bateaux prêtées par le Musée égyptologique de Turin, par exemple, pour évoquer le premier canal creusé par Sésostris. Ou encore un fragment de stèle prêté par le Louvre attestant la pérennité de l’utilisation du canal au tournant des VIe-Ve siècle av. notre ère, après la conquête de la Perse par Darius. On peut y lire que « … ce canal fut creusé ainsi que je l’avais ordonné et des bateaux depuis l’Egypte, grâce à ce canal, naviguèrent jusqu’en Perse, ainsi que je l’avais désiré ». Et même la robe que portait l’impératrice Eugénie lors de l’inauguration !

Le canal de Suez D.R.

Choisir le canal de Suez comme objet central d’une exposition, c’est forcément toucher à l’histoire et à ses grandes figures, depuis l’époque pharaonique jusqu’à nos jours, en passant par l’expédition de Bonaparte ou l’essor du nationalisme arabe avec Nasser.

Comment s’y prend-on pour « accrocher » le visiteur ?
En l’immergeant dans le sujet, précisément ! Pénétrant dans l’exposition, le visiteur est accueilli en musique par la réjouissante marche des trompettes d’Aïda – opéra commandé à Verdi par le khédive égyptien Ismaïl Pacha spécialement pour l’inauguration. Il traverse un grand rideau de théâtre… et se retrouve face aux trois tribunes montées à Port-Saïd pour accueillir les invités de marque : la tribune officielle, la tribune des autorités chrétiennes et celle des autorités musulmanes. Il s’y assied, avec à disposition des « journaux » – extraits de la presse de l’époque en français, anglais et arabe, photos et dessins d’époque – et assiste sur grand écran à l’inauguration du canal, comme s’il y était : un photomontage de morceaux choisis de l’inauguration, en photographies et en peintures, notamment d’un des grands peintres-historien de l’époque, Edouard Riou, sur un commentaire de… Frédéric Mitterrand. Une entrée en matière très cinématographique, en somme !

Il s’agit donc d’une approche essentiellement historique ?
Je dirais plutôt qu’elle est pluridisciplinaire. Choisir le canal de Suez comme objet central d’une exposition, c’est forcément toucher à l’histoire et à ses grandes figures, depuis l’époque pharaonique jusqu’à nos jours, en passant par l’expédition de Bonaparte ou l’essor du nationalisme arabe avec Nasser : l’annonce de la nationalisation du canal par Nasser est naturellement l’un des temps fort de l’exposition. Mais nous y évoquons aussi d’autres épisodes beaucoup moins connus, comme celui des Vénitiens, doublés par les Portugais en 1498 avec le contournement du cap de Bonne-Espérance par Vasco de Gamma, venant proposer en 1504 au sultan de Constantinople de percer un nouveau canal. Une démarche réitérée en 1586 et restée sans suite. Sous l’occupation arabe, le bon vieux canal de Sésostris, qu’on recreusait de temps en temps, sera définitivement fermé, par crainte que les infidèles ne l’utilisent pour aller jusqu’à La Mecque.
Mais nous touchons aussi à l’art, à la philosophie – je pense aux saint-simoniens et à leur universalisme, mais aussi à Abdelkader. Et nous traitons aussi des techniques et de leur évolution : en maquettes (dont une prêtée par le Conservatoire national des arts et métiers) et même en films, on y découvre comment, en quelque vingt ans, la pioche a été remplacée par des excavatrices. D’autres films illustrent le développement de ces machines, jusqu’aux plus récentes – celles qui ont permis le creusement du deuxième tronçon du canal, inauguré en 2015. Autre grand sujet technique : la navigation et l’évolution des gabarits et des embarcations – on y évoque ainsi les premiers bateaux à roues à aube, comme celui qui achemine l’impératrice Eugénie à Port-Saïd pour l’inauguration du canal. Pour la résumer : une exposition… universelle !

Brigitte Nérou, rédactrice en chef du blog de l'IMA
Brigitte Nérou Avec plus de quinze ans d’expérience dans l’édition, Brigitte a rejoint l’Institut du monde arabe en 2003 comme secrétaire de rédaction du magazine Qantara . Elle prend à présent la... Lire la suite
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