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(suite)

Nous avons choisi, dans ce cycle Les cinéastes arabes et leurs villes, de mettre ces villes arabes au-devant de la scène et d’essayer de vous faire voyager dans ces histoires d’amour, de haine, de fascination et de répulsion, et pis encore, d’indifférence que les cinéastes vivent avec leur villes.
Nous leur laissons ici la parole. Ils ont été nombreux à nous répondre pour témoigner de cette relation intime. Certains réalisateurs dévoilent, à l’occasion de cette programmation, des sentiments ou des ressentiments qu’ils ignoraient. D’autres découvrent une parenté, voire une passion pour une ville qui n’est pas nécessairement la leur, d’autres encore se sont détachés du lieu qui les a vu naître, l’exil l’ayant emporté au fil des années. Nous vous convions donc à faire escale avec les cinéastes dans quinze villes arabes.




ALGER
Le premier débarquement cinématographique est à Alger.
Tahia Ya Didou, le seul mais remarquable film de Mohamed Zinet. Tourné en 1971, il nous plonge dans les entrailles de la ville. Le port noyé sous les cris des pêcheurs et des mouettes, la Casbah avec les enfants dégringolant les escaliers et les ruelles en pente, les ombres blanches des femmes dissimulées sous leur «haïk», l’aéroport de Dar-el-Beïda, nouvelle porte de la ville qui emboîte le pas au vieux port.
Mohamed Zinet n’est plus parmi nous. Il nous a laissé un document vivant de sa ville, un témoignage d’amour si évident qu’il fait s’exclamer spontanément celui qui entend le titre Tahia Ya Didou: «Ya Bahjati», Alger ma belle! Trente-trois ans plus tard, Nadir Moknèche constate aussi bien le lien généalogique qui le rattache à sa ville que son penchant pour la dimension populaire et moderne du centre ville :
«Très jeune, j'ai pris conscience que j'appartenais à Alger. Du côté maternel, je peux remonter jusqu’à 1679, date à laquelle un aïeul, Omar Ben Abderrahamne Dali Bey, était bach-agha à Alger. C’est dire que cette ville fait partie de moimême. Pour filmer l’Alger de 2003, il fallait quitter psychologiquement la Casbah - physiquement, elle a été malheureusement abandonnée depuis longtemps - pour retrouver l’unité d’un Alger jusqu’à son architecture socialiste. Ne plus être en extase devant les Algéroises de Delacroix, et, admirer les joueuses de billard du Paradoxe (club à Bouzaréah). C’est mon Alger, ce qui me touche, ma façon de «sentir la ville». Nadir Moknèche, réalisateur du film Viva Laldjérie (2003).




ALEXANDRIE
L’escale alexandrine est une interrogation : Alexandrie pourquoi ? (1978). Celle d’un de ses fils qu’elle a vu naître, grandir, partir, revenir pour y déployer son talent de cinéaste. Chahine l’Alexandrin porte alors sa ville à l’écran avec amour et lucidité. Les petites histoires et la grande Histoire de l’Égypte et d’Alexandrie se font et se défont sous nos yeux.
Mais que dit Youssef Chahine lui-même de sa ville? « Alexandrie, c’était quelque chose de très spécial (…) il y a plus de cinquante ans. Il y avait des Grecs, des Italiens, des Maltais, des Belges et bien d’autres nationalités. Il y avait aussi des Français et beaucoup d’institutions françaises (…). Il n’y avait aucun fanatisme. Tout le monde vivait en parfaite harmonie et cela a eu une influence terrible sur ma vie. Les films sur Alexandrie, ce sont des films à 80% autobiographiques. Il y a 10% d’imagination et 10% de rêve (…)»
Youssef Chahine, entretien dans le quotidien algérien Le Matin.
Si Alexandrie est la «Terra materna», cette terre nourricière, enjeu d’occupants divers, creuset de multiples civilisations, dans les années quarante à soixante, elle est également un univers clos où intrigues et histoires glauques se fomentent derrière les persiennes de la pension du Miramar de Kamal al-Cheikh (1969). Port ouvert à tous les changements, la ville attire les naïfs qui croient enfin réaliser leur rêve. Zohra, la jeune employée du Miramar, fera ses premiers pas dans un monde brutal et sans pitié.
Asma al-Bakry, quant à elle, nous livre son Alexandrie en un mélange de références historiques et cinématographiques. De la Grèce antique à Hollywood, en passant par son école française, Asma voit naître dans cette ville son amour du cinéma :
« Alexandrie, nom mythique, évocateur d'une ville méditerranéenne, mégapole du monde hellénistique, ville phare dont les lumières de la bibliothèque portèrent le savoir aux confins du monde à travers ses diverses écoles qui se perpétuèrent au cours des siècles.
École d'Alexandrie, école néoplatonicienne, le didascalé (école de théologie au premier et deuxième siècle de notre ère). Mon didascalé à moi ce fut le pensionnat de Notre Dame de Sion où Mère Marie Apollonie, Mère Myriam, Mère Claude-Albert ont succédé à Pantéme, Origène, Titus Flavius Clemens. Notre Dame de Sion avec ses quatorze feddans sur lesquels s'élèvent aujourd'hui d'immondes immeubles en béton furent pour moi les premiers studios.
Des rares films qu’il nous était permis de voir je refaisais avec mes petites camarades de classe la mise en scène.
Toi Michelle tu seras Deborah Kerr, toi Roseline, le centurion Robert Taylor, toi la grosse et très brune Jehane, tu feras le taureau, quant à la grande Renée elle fera Ursus. Je reprenais ainsi Quo vadis ? dans les grands jardins du pensionnat ou Robinson Crusoé ou Apache ou quelques autres films où maman avait bien voulu m'emmener. Alors, où ailleurs qu'à Alexandrie allais-je tourner
La Violence et la dérision dans lequel un groupe de jeunes gens déterminés fomentent un complot destiné à abattre un tyran en utilisant la plus redoutable arme à l'époque de mondialisation, La Dérision?».
Asma al-Bakry, réalisatrice du film La Violence et la dérision (2004).




LE CAIRE
Une escale dans la capitale égyptienne est incontournable.
Le Caire voit, à l’ombre des pyramides et des pharaons, un chevalier moderne tenir à ses idéaux dans un monde où l’immoralité prime. C’est ce Caire de l’asphalte que Mohamed Khan préfère filmer. Il y est né en 1942 d'un père indien. Il est l'enfant d'un cosmopolitisme cairote qui a été à la base de la grandeur du cinéma égyptien.
« Sans doute suis-je ce qu’on peut appeler un véritable enfant du Caire. Le fait d’être né au Caire et d’y avoir vécu toute mon enfance et mon adolescence a eu, à l’évidence, une forte influence sur ma façon de percevoir et d’apprécier la ville, dans ses différents aspects et dans toutes ses dimensions. Ceci a marqué, de manière inconsciente, toute mon œuvre. D’un film à l’autre se constituait un Caire puis un autre, comme si chaque film devait rendre apparente l’évolution de la cité. Ainsi, dans mon tout premier film voit-on la cathédrale être démolie pour permettre la construction d’un pont – j’ai même ajouté sur la bande son de cette séquence le bruit des cloches battant à la volée – et l’on retrouve ensuite ce même pont dans plusieurs de mes films ultérieurs. C’est un peu comme si l’on pouvait suivre, à travers mes films, les changements que subit la ville. Et ces changements, ceux-là mêmes qui rejaillissent sur le peuple de cette ville, finissent par s’imposer à moi, à prendre plus d’importance que les thèmes que j’ai choisi de traiter au départ. Le Caire est, pour moi, la ville de toutes les contradictions ; j’ai avec elle un rapport complexe de haine et d’amour à la fois – comme les relations qui sont celles d’un couple d’amants se querellant – qui fait que je retourne à elle à l’occasion de chaque nouveau film. Donc il n’y rien d’étonnant à ce que mon dernier film soit intitulé Les Filles du Caire (Banat wasat al-balad) ».
Mohamed Khan, réalisateur du film Le Chevalier de l’asphalte (1992).




BAGHDAD
L’escale à Baghdad, capitale de l’Irak est douloureuse.
Une maison s’écroule dans une ruelle et l’enquête est impossible à mener. C’est le sujet du film de Kassem Hawal tourné en 1977.
C’est dans les «maisons des fantômes», sous le règne de Saddam, que le cinéaste est convoqué puis interrogé. La peur le tenaille et il décide de quitter son pays.
Aujourd’hui, il y retourne. Des maisons s’écroulent toujours et le chaos règne un peu partout en Irak. Il nous raconte : « Je suis originaire de Bassora, ville du sud de l’Irak. Mais c’est à Baghdad, la capitale, où je fis mes études et exerçai mes activités culturelles que se déroule l’histoire du film Des maisons dans cette ruelle . Dans cette ville j’ai tourné mes films et sur elle j’ai écrit mes romans et nombre de mes pièces de théâtre. Puis je l’ai abandonnée pour n’y retourner qu’au moment où j’ai rédigé ces lignes. Quelques jours auparavant, un ami m’appela pour me dire : «Ne viens pas, je sais à quel point tu es sensible, tu ne supporteras pas de voir combien Baghdad a changé, tu en mourras…». Le plus curieux c’est qu’en 1959 j’avais écrit une pièce de théâtre Le Retour de l’hirondelle racontant le retour d’un émigré dans sa ville après une longue absence. Du plafond, une hirondelle tomba, inanimée. Pendant longtemps l’hirondelle représentera à mes yeux, un symbole jusqu’à faire partie de mon adresse e-mail, et Baghdad un rêve, rebelle à une analyse approfondie parce qu’il refuse de livrer ses détails.
Dans les vieilles ruelles de cette ville, dans ses échoppes, je me suis promené, tard la nuit jusqu’à la pointe du jour, j’ai arpenté ses sentiers, surpris par les premières lueurs de l’aube, traversé les ponts entre les deux rives : al-Rousafa et al-Karkh. Le Tigre divisant Baghdad en deux parties, dites côtés ou rives. J’ai fouillé la ville dans tous ses recoins, tourné mes films dans ses replis populaires, connu les gens de près, me liant d’amitié avec eux, puis soudain, un jour je partis, sans crier gare. Durant toute la période où je vécus dans cette ville, de 1959 à 1970, un pressentiment m’habitait, la peur de quelque chose… ce sentiment atteignit son paroxysme, début 1968, lorsque je me retrouvai dans une maison, devant un groupe d’enquêteurs qui me chargeaient d’accusations diverses non fondées, dans ce que les comités des droits de l’homme appelaient alors «les maisons des fantômes». À peine sorti de cette maison, je quittai la mienne. Je sentis toutefois que je n’étais pas encore rassasié de la vue de Baghdad, de l’aimer à en mourir… et compris que quiconque souhaite bien voir son pays se doit d’être libre».
Kassem Hawal réalisateur du film Des maisons dans cette ruelle (1977).




BABYLONE
Le retour du cinéaste irakien Amer Alwan à Babylone, sa ville natale, est poignant. Son film est tourné dans les marais qui entourent Babylone, un mois avant le début de la guerre et l’arrivée des Américains. Il témoigne :
« En 1980, j’ai quitté l’Irak à l’âge de vingt-trois ans pour poursuivre des études de cinéma à Paris. J’ai laissé ma famille, mes amis et tous les souvenirs de ma ville natale, Babylone. Une vingtaine d’années s’est écoulée et je n’y suis toujours pas retourné. À la fin du mois de mars de l’année 2000, une production française m’a demandé si je voulais aller en Irak faire un film documentaire-fiction sur les enfants de l’embargo. Sans hésitation, j’ai pris le chemin du retour et, au mois de mai, je me trouvais à Baghdad…
Mais quelle ne fut pas ma surprise de voir à quel point le pays avait été dégradé par l’absurdité de la guerre, de l’embargo et «du nouvel ordre mondial». Pour moi, l’âme d’une ville réside dans ses habitants… L’un de mes anciens amis, peintre renommé et grand communiste, était devenu le muezzin d’une petite mosquée au centre de Babylone. Il m’invita chez lui en me disant :
«Après tant d’épreuves, nous voilà acculés au désespoir, réduits à néant… Que souhaiter, sinon la miséricorde d’Allah et une demeure au Paradis. » Bouleversé, en sortant de chez lui, je me surpris à errer dans les ruelles poussiéreuses de ma ville natale à la recherche de souvenirs auxquels je pourrais m’agripper comme à des rochers secourables… Je ne reconnaissais plus rien, j’étais devenu étranger dans mon pays d’origine.»
Amer Alwan, réalisateur du film Zaman, l’homme des roseaux (2003).




BEYROUTH
Avec l’escale à Beyrouth, nous avons envie de soupirer Beyrouth, ô Beyrouth, titre du film de Maroun Baghdadi, tourné en 1975, juste avant la guerre civile. Une guerre qui dura quinze ans et qui laissa des stigmates quasi indélébiles dans la mémoire de la ville, de ses habitants et de son cinéma. Ghassan Salhab s’interroge, constate et espère :
« Le nom de Beyrouth viendrait d’une langue morte, le phénicien. Beroth. Puits au pluriel. Des puits d’eau? Puits oubliés? Ou encore puits sans fond dans lequel nul visage ne saurait s’y réfléchir, nulle lumière? Plus d’un seau y furent assurément jetés, plus d’un corps, plus d’une âme. Jusqu’à épuisement, mais d’un épuisement qui se renouvelle, qui n’a de cesse de se renouveler. Comme toute ville digne de ce nom, Beyrouth a été plus d’une fois conquise, ravagée, rasée, plus d’une fois reconstruite par la force des choses, puisant à chaque fois, bon gré mal gré, en chacun d’entre nous. Comment en serait-il autrement?»
Ghassan Salhab, réalisateur du film Beyrouth fantôme (1998).

Pour Ziad Doueiri, la solitude ne rime pas avec Beyrouth :
« Je ne sais pas comment définir Beyrouth. On a déjà dit tant de choses sur cette ville, pour et contre, les bons et les mauvais arguments se valent.
C’est là que j’ai grandi, avant de partir à vingt ans pour les États-Unis. J’ai quitté Beyrouth au moment où l’armée israélienne l’a quittée et un chaos total a suivi. La vie devenait insupportable. C’était aussi le moment où je devais commencer mes études universitaires, alors je me suis installé à Los Angeles. J’ai oublié Beyrouth durant une longue période et j’ai refusé d’y mettre les pieds pendant dix ans. Quelques années plus tard, j’ai commencé à retrouver des petits souvenirs qui me revenaient à l’esprit, des histoires de mon passé. Petit à petit, Beyrouth prenait une autre forme, une Beyrouth plus tendre, nostalgique et drôle. Pour moi, Beyrouth a de nombreuses facettes : le chaos, le bruit assourdissant, les présences envahissantes, le système corrompu, c’est une ville très individualiste.
Beyrouth me laisse toujours avec de nombreuses questions sans réponses, ce qui crée une profonde ambiguïté. Il paraît que la ville où l’on passe ses treize premières années nous attache pour toujours à elle. Après cela, les autres villes sont insignifiantes.
Quand je suis à l’étranger et qu’on me demande comment est Beyrouth, la première chose qui me vient à l’esprit est qu’à Beyrouth, je ne me sens jamais seul ».
Ziad Doueiri, réalisateur du film West Beyrouth (1998).




CASABLANCA
Casablanca est une ville complexe, qui s’offre, attire, repousse selon le prisme à travers lequel les cinéastes l’observent. Elle est présente dans la plupart des films de Abdelkader Lagtâa.
Elle est pour lui,
« comme une langue, plus je la connais, plus je l’aime. C’est pourquoi, de film en film, depuis le premier, Un amour à Casablanca en 1991, jusqu’au cinquième, Yasmine et les hommes , que je dois terminer avant fin 2005, j’essaie de saisir son espace à l’architecture hétéroclite, sa violence tantôt flagrante tantôt souterraine, et surtout sa population névrosée, partagée entre une soumission de plus en plus manifeste à la déferlante intégriste et une aspiration à l’émancipation et à la modernité de moins en moins assumée. Dans ce contexte, tout en questionnant les tabous qui travaillent au corps cette mégapole, j’ai choisi délibérément d’y traquer et d’accompagner les personnages singuliers qui cherchent à se libérer de la pression sociale et qui quittent les routes nationales pour emprunter des chemins de traverse, comme Najib et Saloua dans Un amour à Casablanca , Saloua dans Les Casablancais , Amal et Kamal dans Face à face ou Yasmine et Amal dans Yasmine et les hommes».
Abdelkader Lagtâa, réalisateur du film Les Casablancais (1998).

Quant à Mohamed Asli, son approche est plus sombre. Son réalisme le pousse, comme de nombreux Casablancais, à rebaptiser sa ville, par dépit ou par dégoût, «Casanegra» (Dar-al-Kahla). Il assume ce qualificatif et affirme son sentiment de rejet de cette ville à l’occasion de la participation de son film Á Casablanca les anges ne volent pas, à la 7e Biennale des cinémas arabes à Paris en juillet 2004 :
« Mon film est une violente dénonciation de la terreur, de la corruption et de la lâcheté dans lesquelles ont sombré les Casablancais. Or quel espoir peut-on nourrir dans une ville dénuée de solidarité ?» Pour le cinéaste, «ce n’est plus une ville, malheureusement. On ne peut plus vivre dans cette ville, car elle est irrécupérable, comme toutes les villes du tiers-monde. La situation y est dramatique et c’est une réalité… Casablanca est abandonnée à elle-même, il n’est plus question de savoir s’il faut être pessimiste ou optimiste ».
Mohamed Asli dit alors que pour toutes ces raisons Casa l’a rejeté. Il tente, avec lyrisme, de dévoiler cette ville-mosaïque et sa beauté, tout en dénonçant la difficulté de vivre, et cela sans tomber dans le misérabilisme auquel il est difficile d’échapper. Mohamed Asli, réalisateur du film À Casablanca les anges ne volent pas (2004).




TANGER
Jillali Ferhati voue une attention tendre, exclusive et passionnelle à Tanger; il ne tourne d’ailleurs que dans cette ville, la sienne :
« J’ai toujours eu cette impression de ne pas être pour beaucoup dans la mise en scène de la ville. Elle est si photogénique qu’elle enlève tout mérite à l’artiste qui l’approche… Elle ne présentera que son meilleur profil où que vous alliez ; elle sait se faire discrète alors que nous savons qu’elle brûle de mille feux. Elle est belle, polyglotte, capricieuse, sereine et laide à la fois… On dira de Tanger qu’elle a du relief comme on dirait d’une femme qu’elle a de jolies rondeurs. Chaque léger relief peut en occulter un autre, des coins qui peuvent trahir des recoins… Le plaisir se fait intense et si proche et on continue. La caméra se fatigue et fausse compagnie à l’imaginaire et on se rend compte qu’on n’a presque rien filmé…
On se retourne, Tanger est toujours là, souriante, le cynisme en plus, mais toujours amoureuse… Il y a un dicton local qui dit : «Tanger pleure ceux qui ne la connaissent pas, et ceux qui la connaissent la pleurent…»
Jillali Ferhati, réalisateur des films Poupées de roseaux (1982) et Chevaux de fortune (1995).




NAZARETH, RAMALLAH
Hany Abu-Assad est originaire de Nazareth, mais c’est à Ramallah qu’il s’épanouit. La maturité qu’il y acquiert lui donne espoir et force imaginative. C’est en des termes affectueux qu’il en parle :
« Je suis né et j’ai grandi à Nazareth. Beaucoup de personnes sont nées et ont grandi à Nazareth durant les 2000 dernières années. Et je pense qu’elles ont toutes le sentiment d’être en étroite relation avec la ville. Ce n’est pas exactement une ville. C’est plutôt un village avec un air de métropole. Partout où les Nazaréens se rendent, ils font savoir qu’ils sont de Nazareth. Quand j’ai visité la ville de Ramallah, qui est plus grande que Nazareth, j’avais l’impression d’être un citadin à la campagne. Ramallah possède plus de bars, plus de restaurants et plus d’activités culturelles que Nazareth mais elle est plus humble. Quand j’ai commencé à mieux connaître Ramallah, j’ai découvert que ma ville faisait beaucoup de bruit pour rien.
J’ai vécu entre Jérusalem et Ramallah pendant plus de deux ans, mais j’y ai gagné une expérience estimable pour une décennie. Ramallah est seulement à dix kilomètres de Jérusalem, mais à cause de l’occupation israélienne, il semble qu’elle est à l’autre bout du monde. L’occupation veut anéantir tout espoir d’une vie meilleure. Il est sidérant de voir les astuces inventées par les gens afin de maintenir le contact entre eux. Malgré toutes les difficultés que connaissent ces deux villes, elles continuent à avoir une vie culturelle très riche. Dans ce sens l’espoir fait que l’oppression ne sera jamais gagnante. À Ramallah, j’ai discuté de musique, de politique, de philosophie, de sexe, de l’amour et du désespoir. Le mur n’empêchera pas notre imagination de le franchir. J’ai appris comment faire l’amour pendant que la guerre faisait rage au-dehors. Ramallah m’a appris à accepter mes défauts et ceux de la vie. Et surtout comment profiter des avantages de ces défauts. À Ramallah, je me sens chez moi.»
Hany Abu-Assad, réalisateur du film Le Mariage de Rana (2002).




NAZARETH
Elia Suleiman entretient une relation viscérale et obsédante avec sa ville natale, Nazareth, où a été tourné Chroniques d’une disparition. Cette ville, hautement symbolique, représente pour lui la cristallisation de toutes ses blessures identitaires, le point de départ de son errance sans fin :
« Pour qui s’intéresse à l’Idée palestinienne qui est, de manière plus générale, liée à l’errance, aux apatrides, aux déracinés, les Palestiniens de 1948 sont des Palestiniens par excellence. J’en fais partie par l’intermédiaire de mes parents. Ils constituent une bizarrerie, vivent dans une atmosphère très particulière, où la violence est d’autant plus terrible qu’elle est cachée, presque invisible. La différence est très nette entre la Cisjordanie et les territoires «des 48», comme on les appelle. Ces derniers sont ghettoïsés. Ils ont intériorisé leur frustration, qui est pourtant importante. Et par moments, ils explosent. La vie à Nazareth oscille entre le silence et la fureur, comme j’ai tenté de le montrer dans le film … Aujourd’hui je ne possède effectivement aucune mère patrie. Je suis un étranger partout où je vais! En tournant le film, j’ai perdu le peu d’attaches qui me restaient. Ce qui était au départ une attitude, un vœu pieux, est devenu une très forte réalité. Je ne sais plus où aller… Je ne peux rien affirmer d’autre à propos de mon identité que le fait qu’elle est éparpillée, éclatée, et donc très cinématographique…
Ce pays approche du chaos. C’est un endroit de fous et qui rend fou. Et pourtant, il continue par instants à se rappeler très fort à moi, aussi bien par ses rues que par sa culture. Je suis au milieu en terre étrangère».
Elia Suleiman, réalisateur du film Chronique d’une disparition (1996).
Entretien réalisé à Paris, le 12 avril 1997 par Olivier Joyard et Frédéric Strauss in : Les Cahiers du cinéma n°523, avril 1998.




TUNIS
Nawfel Saheb-Ettaba nous transporte ici au cœur de ses souvenirs d’enfance et nous décrit la ville telle qu’elle était ou telle qu’il la percevait lors de ses pérégrinations dans le quartier La Fayette. Il nous engage, avec joie et nostalgie, dans un tourbillon de parfums suaves et de délices, d’images et d’odeurs citadines, de volupté et de chaleur humaine et nous fait partager la tendresse qu’il éprouve pour cette époque si touchante:
« Ce que je connais le plus de Tunis, ce que j’aime le plus de Tunis, c’est le quartier où je suis né et où j’ai grandi. Mon quartier, il s’appelle La Fayette. On y parlait plusieurs langues. Son architecture est européenne. Y vivaient des Européens, des juifs tunisiens et des familles arabes de la bourgeoisie tunisoise. Leur quotidien rythmait la vie du quartier et faisait toute sa particularité et son charme. J’aimais arpenter les rues et les ruelles au gré de mon humeur. Quand je faisais les courses pour ma mère, un couffin de raphia rasant mes jambes nues, je pouvais écouter la même chanson diffusée dans toutes les radios et qui s’échappait des fenêtres jalonnant mon parcours. Faire les courses à La Fayette , c’était, pour l’enfant que j’étais, un émerveillement : les légumes et la viande, je les achetais chez les marchands arabes, le pain et les gâteaux chez l’italien, la limonade et les fruits secs chez le juif. Le matin, des balcons en saillie sur les façades blanches des immeubles, pendait la lessive qui s’égouttait sur ma nuque. L’après-midi, ces mêmes balcons se transformaient en loges où les filles, appuyées lascivement contre la balustrade, observaient le va-et-vient de leurs soupirants. C’est aussi à La Fayette qu’on trouvait la plus grande concentration de bars. En passant devant, je pouvais sentir l’odeur des rougets frits qu’on servait comme kemya (met d’accompagnement) et qui, bien entendu, attirait une flopée de chats qui se régalaient des restes que leur jetaient les clients. Aujourd’hui, quand je me promène dans les rues de mon enfance, je ne retrouve plus ces couleurs ni ces odeurs. Signe des temps, la population s’est homogénéisée et de vieux immeubles art-déco sont démolis pour laisser pousser des centres commerciaux et des bâtisses modernes que l’on peut retrouver un peu partout, sans âme et sans charme. Alors, pour planter le décor de mon film El Kotbia (La Librairie), j’ai choisi un quartier, presque intouché, au centre ville de Tunis, à Bab el Bhar (La Porte de la Mer) ou Porte de France, qui se trouve aux abords de la Médina. C’est un autre quartier de mon enfance. Car mon école, les Maristes, se trouvait là. Tous les matins, dix années durant, j’ai marché de chez moi jusqu’à l’école en longeant des immeubles, des cafés, des magasins, à l’architecture familière. Bab el Bhar était pour moi le prolongement de mon quartier. Et cela me rassurait. Je me sentais encore dans ma houma (mon fief). Et c’est avec une douce nostalgie que j’ai posé ma caméra pour filmer les rues de Bab el Bhar: rue Amilcar, rue Charles de Gaulle, avenue Habib Bourguiba… Chaque image de ces rues que je fixais sur la pellicule me ramenait à mon enfance. Et je me disais en moi-même : «voilà, je te filme ma rue, toi qui as vu mes souliers s’user sur tes trottoirs, toi qui m’as vu tant de fois m’étaler quand je courais pour ne pas être en retard à l’école. Toi qui m’as tant appris, fait rêver, voyager, je te fixe sur le photogramme pour ne jamais t’oublier. Toi, au moins, tu me survivras. Je l’espère!».
Nawfel Saheb-Ettaba, réalisateur du film El Kotbia (2002).




DJERBA
Moufida Tlati ne tarit pas d’éloges sur sa ville et nous offre ici une ode sincère et un vibrant témoignage d’amour pour Djerba, si enivrante, si paisible et si salutaire à ses yeux :
« Pour parler de ma relation avec l’île de Djerba, j’ai tout de suite envie de la qualifier de lieu qui m’a adoptée et que j’ai adopté; car Djerba n’est pas ma ville natale; je suis née dans l’un des plus beaux villages du Maghreb : «Sidi Bou Saïd», village exquis, pittoresque entièrement peint en blanc et bleu, au pied d’une colline donnant sur la mer et qui a fait craquer plus d’un et plus d’une par sa beauté et son charme envoûtant. Avec Djerba, cette île que j’ai découverte à l’adolescence, ce fut le coup de foudre. Plus de trente ans après, c’est toujours le coup de foudre!
Cette île est belle, fascinante, rassurante grâce à la mer qui l’entoure et grâce à l’air doux qu’on y respire durant toute l’année et qui la fait qualifier à juste titre de «Djerba la douce». Au fil des années, je n’ai plus pu résister au désir de m’y rendre le plus souvent possible, quelle que soit la saison. L’air qu’on y respire m’est devenu si nécessaire pour mon bien-être, mon équilibre, ma respiration et mon rythme cardiaque qui prend immédiatement l’allure d’une musique douce, que j’ai fini par craquer et acheter un «Menzel authentique» qui est devenu mon lieu de «sérénité»! Si on me demandait quelle définition je donnerais de Djerba, je répondrai : Djerba la douce, Djerba l’enchanteresse, Djerba la Magique, Djerba Paradis. J’espère pouvoir terminer ma vie.»
Moufida Tlati, réalisatrice film La Saison des hommes (1998).




DAMAS
C’est avec courage, sans ambages et avec une sincérité déconcertante que Mohamed Malas exprime, dans un cri de fureur, toute la rancœur, l’amertume, le dégoût et la frustration que lui inspire cette ville qui l’a lâchement abandonné et trahi. Par dépit, il ne peut que la rejeter à son tour :
« Á l’heure où la patrie vous trahit et que vous êtes rejeté, tel un étranger, par votre ville, arraché à votre maison… le film que vous réalisez devient pour vous la patrie, la ville et la maison. Les villes que nous avons aimées nous ont craché à la figure… Pour ne pas demeurer prisonnier de la nostalgie et du passé, j’ai décidé aujourd’hui de faire feu sur ma ville… Elle est sans saveur. Sans odeur. Je la vomis!
En tant que cinéaste, je ne vis jamais ma ville comme un lieu, une géographie, un modèle architectural, ni un fleuve, une vallée fertile, un soleil qui brille ou une lune qui passe dans son ciel…! Ce qu’elle fut toujours pour moi, c’est un être à la couleur, à la lumière, au toucher et au goût savoureux! Au lieu de la laisser vivre dans cette splendeur, de la prendre par la main pour la mener vers le futur, elle fut convoitée, violée et jetée sans bruit. Résignée, la ville finit par accepter son destin, elle se releva, se vêtit de ses haillons et prit le chemin de la radio, de la télévision et celui des cabarets de quatre sous. Elle déclara n’être plus que «folklore».
Les gardiens et les fils de la patrie se réjouirent de la nouvelle, et s’en allèrent passer leurs soirées et leurs nuits dans son alcôve orientale que l’histoire présente comme la première «alcôve» (leurre?) sur terre. Le film que je fais est à la fois : Patrie à l’instar de Damas dans Les Rêves de la ville , Ville comme Qouneîtra, dans
La Nuit et Maison comme Alep dans La Porte de la station d’Abraham
Mohamed Malas, réalisateur du film Les Rêves de la ville (1984).




HAMA
C’est sur les rives fécondes de l’Oronte (Assi) que Raymond Boutros puise les images de ses films. Enfant de Hama, il a baigné dans cette atmosphère lyrique, féerique et funeste aussi, et il en irrigue sciemment toute sa création cinématographique. Pierre par pierre, mot par mot, il nous fait remonter le cours de ses souvenirs et de ses émotions :
« Nombreux sont les contes qui se rapportent à l’Oronte de Hama. Certains très anciens et d’autres plus modernes. Au long de son cours, l’Oronte ne cesse de conter ses histoires à ceux qui vivent sur ses bords, ceux qui l’aiment et se sont baptisés dans son eau. Et je suis l’un de ceux-là…. Le fleuve est « à portée de caillou» de chez nous. Enfant, je franchis le chemin qui y mène et nous sommes devenus des amis.
C’est par sa porte que j’ai accédé à toi, ma ville, pour palper tes pierres, écouter les voix de ceux qui remontent vers moi d’un passé lointain et rejoindre les amoureux de ces pierres harmonieuses transformées en maisons qui couvent tendrement leurs habitants, des palais et des colonnes témoins d’une grandeur passée, des mosquées dont les minarets se dressent dans l’azur du ciel, des églises qui chantent des cantiques à la gloire des hommes… des citadelles et des murailles qui évoquent les horreurs de la guerre et de la mort… Ainsi que les histoires des amants, des poètes et les psalmodies dont les échos sont renvoyés par les norias crucifiées sur l’eau…
Et après tout cela, Hama reste la ville au passé glorieux, une histoire forgée par ses enfants, des gens que nous connaissons, dont les visages et les voix venus de très loin nous sont familiers et que nous aimons parce qu’ils font partie de nous… Nous qui constituons une part de l’avenir. Je reconnais, moi l’enfant de Hama, que mes films dans cette ville
Les Gourmands , Le Déplacement, Le Témoin , L’Hymne à la survie et d’autres encore, n’ont reproduit qu’une partie de ces contes…
S’il m’était donné de vivre quelques années supplémentaires, je retournerais à Hama. Hama, le fleuve, la pierre, les hommes et l’hymne sacré éternel…»
Raymond Boutros, réalisateur du film Les Gourmands (1991).




Ainsi, d’un film à l’autre, tous ces artistes portent des regards différents sur leurs villes : attendris ou inquisiteurs, inquiets ou amusés, sarcastiques ou lancinants, et ils nous font goûter alors au vertige des silences et des rumeurs des villes arabes. Regards insolents, silences éloquents, du charivari des ruelles au secret des demeures, l’escapade cinématographique est étourdissante.
Par leurs témoignages spontanés et authentiques, tous ces cinéastes ont tenté le pari difficile de mettre des mots sur les maux et blessures infligés par et à leurs villes et ont réussi à mettre en lumière une intimité surprenante entre la ville et le cinéma, entre l’image et la réalité. Ce cycle cinématographique est l’occasion de se perdre, quelques heures, dans les méandres affectifs et émotionnels de tous ces cinéastes qui, avec pudeur et générosité, ont partagé avec nous leurs confidences, leurs peurs, leurs espoirs ou leurs douloureuses désillusions.


Images : D.R.
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Dernière mise à jour : 13/12/05