Souad Hosni, ou la fin dune époque
par Mohamed Salmawy, écrivain et rédacteur en chef dAl-Ahram Hebdo
La disparition de Souad Hosni qui a illuminé le cinéma égyptien depuis les années soixante navait rien dune surprise car elle était déjà partie quelques années auparavant, avec le déclin dune époque quelle a si bien incarnée à lécran.
Ce ne sont pas seulement les hasards de lhistoire qui ont voulu que lactrice épouse les préoccupations de son époque. En effet, les amitiés qui ont compté dans sa vie sont précisément celles qui ont symbolisé et marqué son époque. Citons parmi celles-ci trois des plus grands poètes des années 60 : tout dabord, son mentor Abdel Rahman al-Khamissi, puis le grand poète Salah Abdel Sabbour, enfin Salah Jahine qui a pris la place du père, du maître, du frère et de lami. Souad Hosni les a vus disparaître lun après lautre et elle sest retrouvée sans soutien, sans compagnon. Lâge dor tirait sa révérence, cédait la place à un monde de désolation où lamour, lart et les rêves nétaient pas de mise.
Pour prendre toute la mesure du talent de Souad Hosni durant plus de trente ans, il convient de revenir en arrière pour voir quelle était la situation qui prévalait dans le cinéma égyptien avant que son étoile ne fasse son apparition au firmament du cinéma en 1959.
En effet, avant la Révolution de 1952, lhéroïne classique du cinéma égyptien était la jeune femme opprimée et faible et le premier film de Souad Hosni Hassan et Naïma (1959) perpétuait en quelque sorte ce modèle. Très vite, la nouvelle venue sémancipe de ce type de personnage. Henri Barakat, auteur du film, confie à dautres actrices le soin de jouer ce rôle, Souad Hosni préférant explorer de nouveaux domaines. LEgypte avançait à grands pas dans la voie du nationalisme arabe, de la lutte contre limpérialisme vieillissant, de la justice sociale, de lédification du barrage dAssouan. Les rôles audacieux et émancipés quelle incarnait sinspiraient de cet élan national et social. Dans lannée qui suivit Hassan et Naïma, elle tourne Les Filles et lété, adapté du roman de Ehsan Abdel Qoddous (1960) et réalisé par Fatine Abdel Wahab. Elle enchaînera avec dautres films qui sont autant de jalons dans le cinéma égyptien. Citons La Voie (1964) de Naguib Mahfouz, réalisé par Hossam Eddine Mostapha, Le Caire 30, réalisé par Salah Abou-Seif, dans lequel Souad Hosni fait preuve de maturité artistique. Suivra ensuite La Seconde épouse (1967) du même réalisateur, dans lequel Souad Hosni réactualise le registre de la jeune femme opprimée, mais dans le sens moderne du terme, cest-à-dire quelle se montre en phase avec les changements de lépoque dont elle incarne les valeurs sociales et nationales avec une sobriété et une spontanéité sans égale. De là le rôle de la jeune femme capable de se rebeller contre les traditions féodales, représentées par un vieux maire de village par exemple, et de faire triompher lamour.
La filmographie de Souad Hosni est marquée, dans sa majeure partie, par ce type de rôles : la star bien aimée est une jeune fille moderne qui a confiance en elle, qui sait se défendre et défendre son amour, avec dignité, sans faiblesse aucune. Citons, à titre dexemple, Nadia (1969) de Ahmad Badrakhan, Un peu de souffrance (1969) de Kamal al-Cheikh, Ma femme et le chien (1971) de Saïd Marzouk, Le Choix, de Youssef Chahine dont lhistoire a été spécialement écrite par le grand écrivain Naguib Mahfouz.
Cependant, lépoque, que Souad Hosni a si bien représentée à travers ses personnages typiquement égyptiens et sa drôlerie, tirait à sa fin. Et cest ce qui lavait affectée, ainsi que son grand ami Salah Jahine. La période bénie sachevait, une autre commençait, marquée par linstabilité politique et par les manifestations des étudiants qui protestaient contre le fait que rien navait été tranché en matière de guerre avec Israël en 1971. Cette année était aussi celle de la révolte des écrivains contre le statut quo, létat de ni guerre ni paix qui prévalut jusquà la guerre doctobre 1973. Cette " année décisive " fut aussi marquée par le triste cycle des arrestations, des bannissements de dizaines de journalistes et décrivains.
Lamour de Souad Hosni et de Salah Jahine pour la vie les a poussés à sattacher encore davantage au "réveil des espérances", par-delà la béance du trou noir. Cest avec cette optique quil convient de lire le film Méfie toi de Zouzou (1972), écrit par Salah Jahine et réalisé par Hassan al-Imam. Certains intellectuels, parmi les amis de Salah Jahine et de Souad Hosni, continuent à dédaigner ce film, sans doute par ignorance. Car ce film ne reflète pas seulement les préoccupations des deux partenaires mais celles de toute une société marquée par linstabilité et le désespoir. Ce film ranimait en quelque sorte les espoirs, et les dialogues drôles et plein dhumour de Jahine allaient droit au cur des spectateurs et leur faisaient oublier leurs soucis. Il suffisait aussi que le joli minois de Souad Hosni apparaisse toujours souriant et rayonnant à lécran, pour tout transfigurer, comme la si bien dit le poète Kamel al-Chennawi. Ce nest donc pas seulement pour des raisons purement commerciales que le film avait battu tous les records du box-office en tenant le haut de laffiche pendant cinquante-quatre semaines daffilée !
Cependant cette représentation joyeuse des choses ne leur permit pas de résister aux partisans de louverture économique qui eurent raison de la société égyptienne et empêchèrent le peuple de récolter le fruit de ses sacrifices depuis la défaite de juin 1967 jusquà la victoire doctobre 1973. Comment auraient-ils pu résister dailleurs ? En opposant un optimisme à tout crin ? Peut-être
Toujours est-il que Souad Hosni a renouvelé lexpérience avec Salah Jahine, dans un film du même acabit, réalisé par le même metteur en scène et intitulé Princesse de mon amour (1975). Vaine tentative. Peut-être fallait-il plutôt régler ses comptes au passé pour constater dans quelle mesure il était responsable de la pourriture du présent ? Ce fut alors le tournage de al-Karnak (1976), du réalisateur Ali Badrakhan, Souad Hosni y fait une prestation magistrale, condamnant lEtat régi par les services de renseignements, auquel le coup de grâce fut porté après 1967.
Souad Hosni se cantonne par la suite dans lunique bataille nationale qui subsiste. Elle part tourner avec Salah Abou-Seif en Iraq le film al-Qadessiya (1980). Dans lannée suivante, elle enchaîne avec Les Gens de la haute du réalisateur Ali Badrakhan, film qui dénonce la corruption des partisans de louverture économique. En effet, à quoi bon juger le passé si lon ne tentait pas dapprocher dun peu plus près le présent ?
Mais Souad Hosni nageait à contre courant. Contrairement à Jahine, elle ne sétait pas rendu compte que les temps avaient changé et que les anciennes valeurs étaient révolues. De nouvelles valeurs étaient venues les remplacer, non seulement sur le plan économique, avec louverture économique au milieu des années 70, mais sur tous les autres plans, y compris celui de lart.
Quant aux journalistes qui avaient exprimé naïvement leur désir de voir Souad Hosni poursuivre son parcours artistique, je dirai tout simplement que lactrice ne pouvait rien faire au milieu de cette farce grotesque ! Aurait-elle pu présenter Le Berger et les femmes, Sur qui tire-t-on ?, Où est ma raison ?, Aube et crépuscule ? ! Non, Souad Hosni nétait plus à sa place parmi nous, son époque était révolue. Lactrice avait constaté cette amère réalité au moment de la disparition de Salah Jahine. Ses amis intimes avaient bien compris que sa mort avait commencé à ce moment-là. La mort nest pas toujours instantanée, elle dure des années quelquefois. Ce fut le cas pour Souad Hosni qui sétait retirée petit à petit du monde, depuis que Jahine avait compris quil avait perdu sa bataille contre lère nouvelle. Dès 1986, Souad Hosni avait entamé son périple avec la mort. Elle se plaignait constamment dêtre malade. Après le décès de Jahine, et jusquà son premier voyage à Paris en 1991 pour se faire soigner, elle na tourné que deux films : Troisième classe (1988) du réalisateur Cherif Arafa et Le Berger et les femmes (1991) de Ali Badrakhan. La figure rayonnante de Souad Hosni y avait perdu de son éclat et avec elle séteignit léclat des années de bonheur quelle avait portées à lécran tout au long de trois décennies.
(Al Ahram, le 2 juillet 2001)
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