Souad Hosni, une étoile-née
par Ali Abou Chadi, critique et Président du CNC égyptien
Personne nimaginait que cette jeune fille de quinze ans, que le poète Abdel Rahman al-Khamissi avait présenté au réalisateur Henri Barakat pour jouer le rôle de Naïma dans le film Hassan et Naïma, allait devenir tout au long de quatre décennies, la meilleure actrice que lEgypte ait connue durant la seconde moitié du vingtième siècle.
Lactrice accomplit ce long et prestigieux périple grâce à un extraordinaire talent, une intelligence innée, un sens des responsabilités et une immense soif de connaissance. Sa présence illuminait lécran : un visage gracieux aux traits fins et réguliers, une silhouette menue, et surtout, des yeux vifs capables dexprimer tour à tour la noblesse, lhumilité ou le défi. Son regard était un véritable reflet des sentiments qui lhabitaient et allait tout droit au cur du spectateur, comme la dit Mohamad Abdel Wahab en découvrant sa prestation dans Hassan et Naïma, film quil a produit avec Henri Barakat. Cest précisément cette richesse intérieure qui lanimera tout au long dune prodigieuse carrière artistique, débutée comme chanteuse à lâge de trois ans dans Papa Charo, un programme radiophonique pour enfants.
Ce nétait pourtant pas facile de se faire une place parmi les grandes stars du cinéma égyptien de lépoque : Hind Rostom, Sabah, Chadia, Hoda Sultân, sans compter Tahya Carioka, Samia Gamal, Mariam Fakhr Eddine. La nouvelle venue obtient dabord un tout petit rôle dans lune des 3 histoires du film Les Filles et lété, réalisé par Fatine Abdel Wahab. Cependant, le réalisateur sentant bien quil avait affaire à une comédienne douée, lui offre le premier rôle dans son troisième film, comédie légère intitulée Rumeur damour, aux côtés dOmar Sharif, et Youssef Wahbi. Le succès est considérable, grâce notamment à la fraîcheur de la jeune actrice qui a su conquérir le public et les producteurs à la fois. La décennie allant de 1959 à 1969 est donc pour elle une période de grand essor, au cours de laquelle elle se produira dans 56 films.
Il faut dire que le statut détoile obligeait les actrices de cette période à ne jamais se départir du rôle dans lequel les avait figées le public. Aussi, le cinéma et les spectateurs avaient accueilli avec enthousiasme Souad Hosni qui leur offrait une image nouvelle de la jeune égyptienne moderne. Dautant plus que cette image coïncidait avec les principes de la Révolution de juillet 1952 : liberté, connaissance, travail, qui correspondaient à la soif de changement dans la société et chez les écrivains et les artistes, aussi bien dans le roman, la nouvelle, la poésie, le théâtre, lart, la musique quau cinéma. Encore que le cinéma était très lent à traduire ces mutations, lindustrie cinématographique étant réticente aux changements ! Néanmoins, lesprit mercantile des producteurs les poussait à chercher de nouveaux visages et non une nouvelle voie. Souad Hosni a symbolisé ce renouveau, dautant que la plupart des grandes actrices étaient sur le déclin, soit en raison de leur âge, soit en raison de leur impuissance à incarner les nouveaux modèles imposés par les nouvelles circonstances politiques, sociales, économiques.
La montée dune star
Souad Hosni cherche dans le travail une manière de se réaliser. Or, de film en film, les producteurs lui font jouer le même rôle et ses films sont plutôt futiles. Pourtant, à y regarder de près, quelques uvres témoignent du potentiel artistique de la petite fée. Citons, à titre dexemple, Le Caire 30, tiré du roman de Naguib Mahfouz : Le Nouveau Caire ; La Seconde épouse, de Salah Abou Seif ; La Nuit de noces, dHenri Barakat ; Nadia, lunique film quelle a tourné avec Ahmed Badrakhan.
Abou Seif sétait rendu compte très tôt du prodigieux talent de la jeune fille débordante de vie. Il lengage alors pour un rôle important dans Le Caire 30. Souad Hosni brille dans le rôle de Ihsan, elle incarne à merveille ce rôle complexe et difficile et réussit à exprimer, presque par son seul regard, la tristesse et lhumiliation, la frustration et léchec.
Puis en 1969, deux films, Nadia et Une Vie de privations vont lui permettre de donner la mesure de son talent. Elle y joue deux rôles contradictoires. Dans le premier, elle joue un double rôle : Nadia la romantique et Mouna, sa sur jumelle, la pragmatique. Dans le second, elle joue le rôle dune fille dépressive et schizophrène : jeune fille modèle le jour, dévergondée et impudique la nuit.
La période de la maturité
Les années soixante-dix annoncent de profondes mutations dans la société égyptienne. Nasser disparaît, Sadate lui succède et prend le contre-pied de sa politique. Il élimine les partisans de son prédécesseur et sengage dans la voie de "la paix", commencée par sa visite en Israël mettant ainsi lEgypte au ban de la nation arabe. La société égyptienne est spoliée suite aux changements radicaux survenus sur les plans économique, politique, social et culturel qui ont eu leurs répercussions sur le plan cinématographique. Ainsi, dès le milieu des années 70, Souad Hosni se produit aux côtés de Nour al-Cherif, dans al-Karnak, réalisé par Ali Badrakhan. Ce film inaugure toute une série dautres films de la nouvelle période dont les thèmes sempressent denterrer toutes les réalisations de lépoque nassérienne, réduites uniquement à lomniprésence de la censure. Le plus curieux cest que Souad Hosni, fille de la Révolution de juillet, accepte de participer à ce film. Cependant, Salah Jahine, véritable père spirituel de lactrice, a su préserver en elle les valeurs patriotiques.
A la fin des années 60, Souad Hosni fait la connaissance de Rafat al-Mihi, qui a joué dans sa vie artistique et spirituelle un rôle parallèle à celui de Salah Jahine. De 1970 à 1975, il lui offre les meilleurs rôles de sa carrière. Leur coopération commence avec le film Aube et crépuscule, dans lequel elle interprète le rôle de la fille du Chef de Sécurité dans la période précédant 1952. Jeune fille enjouée, qui manque daffection en raison de son éducation stricte, elle choisit laventure et les relations sexuelles passagères.
En 1971, elle joue dans Le Choix, de Youssef Chahine. Premier film qui brise le mode narratif et tente une reconstitution plus intellectuelle. Elle y joue un rôle en demi-teintes : épouse dun intellectuel et maîtresse dun marin, probablement deux versants du même homme. Elle signe là son deuxième et dernier film avec Chahine.
Au cours de cette période, Souad Hosni devient lactrice fétiche des jeunes réalisateurs, comme Saïd Marzouk qui tourne avec elle ses deux grands films : Ma femme et le chien (1971) et La Peur (1972). Dans le premier, elle joue son rôle préféré, celui de personnage schizophrène : lépouse sage et honnête quelle est en réalité, la femme enjouée et dévergondée quelle représente dans limagination de son mari soupçonneux.
Dans lun des premiers films dAli Badrakhan, LAmour passé (1973), elle joue le rôle de Maha, qui avoue à son mari lavoir épousé, contrainte et forcée, et quelle est toujours amoureuse de Kamal, parti à létranger pour terminer ses études. Le personnage complexe interprété par Souad Hosni est inédit au cinéma égyptien. Cest celui dune femme qui sexpose à lopprobre collectif et que lon voit réagir dans les moments de faiblesse, de fierté et de confiance retrouvée. Ce rôle sera repris dans le film Où est ma raison ?, du réalisateur Atef Salem, dans lequel se pose à nouveau le problème de la femme dans la société égyptienne et orientale et sa condamnation par une société hypocrite qui se refuse à lui reconnaître le droit davoir une liaison amoureuse avant le mariage. Conséquence : la femme est doublement condamnée si elle ose avouer la vérité. Dans le film, le mari va jusquà la pousser au seuil de la folie en lui faisant croire quelle est malade psychiquement.
Durant cette période, Souad Hosni choisit ses rôles minutieusement et refuse une quantité dautres qui ne cadrent plus avec sa personnalité. Elle assume ainsi pleinement les thèses défendues par ses personnages et demande toujours les conseils éclairés de Jahine et dal-Mihi. Ce dernier lui offre un rôle clé dans son chef duvre intitulé Sur qui tire-t-on ?, lun des premiers films politiquement engagés du cinéma égyptien dans les années 70. La nouvelle classe sociale au pouvoir y est accusée de corruption et denrichissement illégal. Souad Hosni joue le rôle de Tahany qui découvre que son mari, Rouchdi Bey, patron dune société de construction, est responsable de la mort de son ex-fiancé, quil lavait injustement accusé et envoyé en prison.
Au faîte de la gloire
Grâce à lengagement progressiste de Jahine, la comédie mélodramatique tournée dans le milieu du cabaret où se mêlent danseuses et femmes de petite vertu, se transforme en un plaidoyer pour le savoir et le travail, synonymes démancipation. Souad Hosni y joue le rôle de Zouzou, étudiante à luniversité et fille dune almée. Lactrice brille dans le rôle et remporte là son plus grand succès, au point que son nom demeure longtemps accolé à celui de Zouzou, devenu son surnom populaire auprès du public.
Jahine entoure Souad Hosni de son affection paternelle, remplaçant ainsi le vide laissé par le guide qui a découvert lactrice, Abdel Rahman al-Khamissi. Les deux hommes partagent la même position en faveur des classes opprimées. Aussi, le deuxième film tourné avec Jahine, intitulé Chafiqa et Metwalli, parle dune jeune fille, victime de linjustice sociale dans laquelle est plongée lEgypte, de leffondrement économique, de la fracture sociale qui a conduit à la disparition des valeurs et au suicide matériel et spirituel du citoyen égyptien.
Jahine nous transporte au XIXe siècle, au moment du percement du Canal de Suez. Il mêle le mythe à la réalité, relie le passé au présent, le politique au social, léconomique au psychologique, et offre à Souad Hosni lun de ses meilleurs rôles. Celle-ci réussit à incarner loppression avec une profondeur inégalée, exprimant avec beaucoup de délicatesse les moments de peur et dhumiliation.
Depuis Les Gens de la haute (1981) jusquà Le Berger et les femmes (1991), se sont succédé dix années dune gloire inégalée. Dans les trois grands films, Rendez-vous à dîner, de Mohamad Khan (1980), LAmour en prison, de Mohamad Fadel (1981) et La Faim, dAli Badrakhan (1982), Souad Hosni interprète des rôles très différents, tout en nuances, dans lesquels elle donne le meilleur delle-même.
Les Gens de la haute a inauguré toute une série de films sur louverture économique en Egypte, il présente avec minutie et exactitude les circonstances qui ont donné naissance au milieu des années 70 à une nouvelle classe sociale, protégée et appuyée par le pouvoir en place. Le film fait le procès de cette ouverture qui a permis lenrichissement rapide de quelques personnes et qui a mis la loi au service de ces nouveaux seigneurs. Naguib Mahfouz, lauteur de lhistoire, résume le point de vue du film en évoquant le personnage du bandit Zaatar : "Cétait un voleur, un hors la loi, aujourdhui, cest un voleur légitime."
Siham, lhéroïne de ce film, ne peut plus lutter contre son sort, elle seffondre totalement. Tandis que Zoubeyda, dans La Faim, se dresse contre linjustice et la tyrannie en menant une bande de gueux. Ils réussissent en se rebellant contre le despotisme du caïd, après avoir constaté que leur salut est le fruit de leur solidarité.
Le crépuscule dune star
Le Berger et les femmes est le dernier film de Souad Hosni, elle y joue un rôle très court mais très intense. Cest lhistoire du berger Hassan qui envahit audacieusement lunivers aride et assoiffé damour de Wafa, de sa fille et de sa belle sur. Lactrice nous offre dans ce film lune des plus belles scènes damour du cinéma arabe, dans laquelle éclate le désir sexuel et son assouvissement haletant. Cependant, le film tourné trois ans après léchec de Troisième classe de Chérif Arafa, est resté incompris du public et de la critique à cause de son style narratif presque abstrait, où lallusion cède le pas au symbole. Ce nouvel échec ne fera que plonger lactrice encore plus dans lisolement où elle sest enfermée.
Quelque dix ans plus tard, et après un dur combat avec la maladie, elle part se faire soigner à Londres, cette ville de brouillard qui finit par envelopper dans ses limbes une star, dont léclat des souvenirs et les films resteront à jamais gravés dans notre mémoire.
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