Gros plan sur le cinéma palestinien : 1993-2002
Programme des films présentés


NOUS VOULONS VIVRE !
par Michket Krifa , coordinatrice de la rétrospective

De la production palestinienne, il y a peu de temps encore, nous parvenaient des images fragmentées. Des pièces isolées d’un puzzle identitaire qui trouvaient ça et là leur espace d’expression. Depuis le début de la deuxième Intifada et contre toute la logique de l’occupation, ces mêmes pièces éparses semblent se recoller dans leurs différentes esquisses et intégrer un dessein clair, celui d’une entité nationale dans ses multiples nuances. C’est dans la détresse des événements récents que cette géographie cinématographique s’est montrée. Ce qui n’avait pu être mis en place par les accords d’Oslo, les images des chars israéliens dans les villes palestiniennes l’ont réalisé. Les Palestiniens de toutes parts, exilés, réfugiés, expatriés, citoyens d’Israël ou sous le contrôle de l’Autorité palestinienne, tous ont contribué à faire que la Palestine existe enfin. Dans la peine et la douleur, les artistes et réalisateurs se sont mobilisés dans cet appel unanime : "Nous voulons vivre !".

Il n’est qu’à faire le tour des titres des films récemment réalisés pour saisir les multiples facettes de cette résistance nationale : En direct de Palestine, La Palestine attend, Cyber Palestine, La Chambre noire de Jérusalem, Le Rêve arabe ou encore Ce n’est pas une vie, La Lumière au bout du tunnel, Vivre dignement, Nous voulons vivre ...
Cet hommage rendu à la production cinématographique et audiovisuelle récente en est le reflet. Quasi inexistante il y a seulement dix ans faute d’infrastructure, la nouvelle génération a envahi le champ de la créativité et des images dans un besoin vital d’exprimer son vécu.
Pour mieux contrer les flots d’images de télévisions étrangères, ils ont décidé de produire leurs propres images sur ce qu’on appelle "la région la plus médiatisée de la planète".

Si les Accords d’Oslo ont permis une sorte de trêve entre les deux Intifada, il suffit de revoir Chroniques d’une disparition d’Elia Suleiman, le film post-Oslo par excellence, pour être convaincu de l’impuissance de ces accords. Le personnage principal, interprété par le réalisateur, tourne en rond dans sa ville natale, Nazareth. Il part à Jérusalem, capitale de l’âme palestinienne, en quête d’une autre vie. La ville est quadrillée par l’armée israélienne. Rêvant de trouver sa Terre sainte, il se dirige vers Jéricho, ville déclarée autonome depuis Oslo, où alarmé par tant d’ennui et de vide, il fuit vers Nazareth pour retrouver sa famille, sa seule patrie. Cette œuvre a constitué une étape à partir de laquelle les réalisateurs palestiniens s’empareront de leur caméra pour interroger leur identité nationale.

Ainsi Michel Khleifi dans Mariages mixtes en Terre Sainte évaluera la tolérance communautaire à travers des unions inter-religieuses. Nizar Hassan dans ses documentaires et Tawfik Abu-Wael dans Journal d’un prostitué décrivent les paradoxes et les incongruités de la citoyenneté israélienne pour un Palestinien. Tandis que Rashid Masharawi dénonce la précarité et le mal vivre au quotidien à travers ses fictions et ses documentaires.
De jeunes réalisateurs formés sur le tas, ou fraîchement diplômés d’ailleurs, créent une structure d’entraide en se groupant autour de Daoud Kuttab, ancien journaliste frondeur reconverti en producteur avec Georges Khleifi, et en pédagogue en mettant sur pied le département audiovisuel de l’Université palestinienne à Jérusalem, Al Quds.

Lorsque la télévision palestinienne, la PBC est créée grâce au support de France Télévision, elle s’installe à Gaza. N’ayant ni l’autorisation, ni les moyens de couvrir l’ensemble des territoires autonomes, elle monte une antenne à Ramallah. Le bouclage des territoires par l’armée israélienne et le manque de communication qui en découle constitue une entrave à la circulation de l’information. Pour pallier à cela, de nombreuses petites chaînes locales vont se développer. Privées ou semi-privées (sous tutelles des mairies), entièrement pirates (en squattant des réseaux israéliens sur le satellite), elles diffuseront pour chaque ville autonome des programmes et des bulletins d’informations locaux.
En 1999, La PBC créera une chaîne satellitaire qui lui permettra de mieux distribuer ses programmes. Et en 2002, lors de l’invasion de l’armée israélienne dans les villes autonomes, l’un des objectifs prioritaires de l’armée sera de détruire les sièges et les antennes de transmission de la PBC aussi bien à Ramallah qu’à Gaza.
Tout en faisant de ce conflit le plus télégénique du monde, cette arme redoutable qu’est la télévision aura contribué à déformer la réalité sur le terrain.
Cette "overdose" d’infos, que Azza al-Hassan dénonce dans News Time, qu’Akram Safadi refuse dans La Chambre noire de Jérusalem et dont Nizar Hassan se moque dans Défi, aura créé des stéréotypes dans l’imaginaire du téléspectateur, tels ceux de l’enfant martyr, du kamikaze, du lanceur de pierres, de la mère en pleurs, brouillant les images des victimes et des assassins pour les seules fins du spectacle de la misère humaine.

Ce show du réel qui, dans sa dramaturgie fascinante s’infiltre jusque chez les Palestiniens, faisant d’eux les spectateurs de leur propre histoire et créant chez certains une espèce de dédoublement où le "film" prend la place de la réalité. Miroir déformant omniprésent, qui dans une surenchère médiatique fera de ces jeunes martyrs, les nouveaux héros de la jeunesse palestinienne. "Au lieu de rêver de devenir médecins ou professeurs, les enfants rêvent de devenir des martyrs, Gaza est devenue une énorme prison à toit ouvert", précise Eyad Sarraj, psychiatre et fondateur du Centre de Santé mentale de Gaza où il traite des différents traumatismes engendrés par les Intifadas. Thèmes également abordés dans News time, de Azza al-Hassan , Nous voulons vivre, de Ghada Terawi et dans Les Enfants de Chatila, de Maï Masri.
L’avènement du cinquantième anniversaire de la création de l’Etat d’Israël en 1998, aura soulevé, du côté des Palestiniens, celui de la commémoration de la Nakba, la catastrophe, date de la spoliation de leurs terres et de leur pays. Longtemps tue par des populations sous pression, une nouvelle génération d’auteurs en font le sujet de leurs films. Mohamad Bakri, dans 1948, remet en cause les mythes fondateurs d’Israël par les récits de Palestiniens concernant cette époque, auquel il superposera le témoignage d’un nouvel historien israélien qui reconnaît les massacres, les spoliations et les exactions perpétrés par les Israéliens. Les trois millions de réfugiés qui vivent entassés dans des camps, cinquante ans plus tard, portent l’empreinte de cet exode massif et de ces humiliations évoquées par Mai Masri dans Rêves d’exil, ou celles des milliers de prisonniers dans les geôles israéliennes dont les récits sont évoqués dans La Lumière au bout du tunnel, de Subhi al-Zubeidi, ou encore l’humiliation subie au quotidien dans les divers check-points que montrent Hanna Musleh dans Vivre dignement, et Hanna Elias dans Barrages routiers.
Dans un registre différent, les films de Najwa Najjar Naïm et Wadi‘a et Quintessence de l’oubli retracent, grâce à des images d’archives et à des films d’amateurs, la vie d’une bourgeoisie prospère vivant à Jaffa jusqu’en 1948.
Cet aspect différent qui offre l’image d’une société raffinée, cultivée et cosmopolite qui a toujours existé, vient rappeler que la Palestine a toujours compté une élite assez importante parmi celles du Monde Arabe et a réussi à conserver, contre vents et marées, une société civile hautement structurée.
Des portraits d’Edward Saïd, de Mahmoud Darwich, de Hanan Asharwi sont autant d’exemples de maturité et de responsabilité civiques qui forcent l’admiration.

Si les Accords d’Oslo ont permis un court répit entre 1994 et 1999 à cette société et lui ont donné le temps de se pencher sur des questions plus sociales et individuelles, tout bascule en septembre 2000 avec le début de la seconde Intifada et culmine par l’invasion israélienne des territoires autonomes. Pris dans le tourbillon des agressions et animés par un besoin vital de témoigner de l’intérieur, les réalisateurs se mobilisent pour affirmer leur droit à l’image dans cette guerre hautement médiatisée, transformant ainsi leur caméra en une arme de résistance. Montrer, montrer, montrer pour que ça ne se reproduise plus.

Gros plan sur le cinéma palestinien :
1993-2002


Longs métrages de fiction
Conte des trois diamants de Michel Khleifi, Palestine/Belgique/Grande-Bretagne (1995)
Haïfa de Rachid Masharawi, Palestine/Pays Bas/France (1995)
Chronique d’une disparition de Elia Suleiman, Palestine/France (1996)
La Voie Lactée de Ali Nassar, Palestine (1997)


Courts métrages de fiction
Le Rêve arabe de Elia Suleiman, Palestine/France (1998)
Cyber Palestine de Elia Suleiman, Palestine (2000)
Quatre chants pour la Palestine de Nada al Yassir, Palestine (2001)
Makloubé de Rashid Masharawi, Palestine (2000)
Les Chasseurs de paraboles d’Annemarie Jacir, Palestine/USA (2001)
Journal d’un prostitué de Tawfik Abu-Wael, Palestine (2001)
Le Naufrage de la lune de Ahmad Habbash, Palestine (2001)
Agence de voyage de Nabila Irshaid, Palestine/Autriche (2001)
Une fois encore : 5 histoires sur les droits de l’homme de Ismaïl Habash, Nada al-Yassir, Tawfik Abu-Wael, Najwa Najjar, Abdel Salam Shehadeh, Palestine (2001)


Films documentaires
Mariages mixtes en terre sainte de Michel Khleifi, Palestine/Belgique (1995)
Le Retour de Omar al-Qattan, Palestine/Grande-Bretagne (1995)
1948 de Mohamad Bakri, Palestine (1999)
Mythologie de Nizar Hassan, Palestine (1999)
Naïm et Wadi‘a de Najwa Najjar, Palestine (1999)
Paul le charpentier de Ibrahim Khill, Palestine/France (1999)
Les Enfants de Chatila de Maï Masri, Palestine/Grande-Bretagne (1998)
La Lumière au bout du tunnel de Sobhi al-Zubeïdi, Palestine (2001)
L’Olivier de Liana Badr, Palestine (2000)
La Place de Azza al-Hassan, Palestine (2000)
Saïd de Seoud Mahanna, Palestine (2000)
Ali et ses amis de Sobhi al-Zubeïdi, Palestine (2001)
En attendant Saladin de Tawfik Abou-Wael, Palestine (2001)
Nous voulons vivre de Ghada Terawi, Palestine (2001)
Quintessence de l’oubli de Najwa Najjar, Palestine (2001)
Barrages routiers de Hanna Elias, Palestine/USA (2002)
La Dernière frontière de Saed Andoni, Palestine/Grande-Bretagne (2002)
Je suis un petit ange de Hanna Musleh, Palestine (2002)
Numéro zéro de Saed Andoni, Palestine/Grande-Bretagne (2002)
L’Oiseau vert de Liana Badr, Palestine (2002)
La Palestine attend du Collectif Falafel Daddy, Palestine (2002)
Un Seul retour de Nicolas Damuni, Palestine/France(2002)
Vivre dignement de Hanna Musleh, Palestine (2002)

Mahmoud Darwich, Ramallah, 25 mars 2002 France (2002)
Palestine, 52 ans d’occupation de Ahmad Abou-Zeid, Egypte (2000)
La bande de Gaza de James Longley, USA (2002)


Figures palestiniennes
Hanan Ashrawi, une femme de son temps de Maï Masri, Palestine/Grande-Bretagne (1995)
Mahmoud Darwich, et la terre, comme la langue de Simone Bitton, France (1998)
Naji al-Ali, un artiste visinnaire de Kassim Abid, Iraq/Grande-Bretagne (1998)
Fadwa, une poétesse de la Palestine de Liana Badr, Palestine (1999)
Edward Said de Walid Mahmoud, Egypte (2001)
Oum Jaber de Mohamed Ayiche, Algérie/Palestine (2000)
Citizen Bishara de Simone Bitton, France (2001)