NOUS VOULONS VIVRE !
par Michket Krifa , coordinatrice de la rétrospective
De la production palestinienne, il y a peu de temps encore, nous parvenaient des images fragmentées. Des pièces isolées dun puzzle identitaire qui trouvaient ça et là leur espace dexpression. Depuis le début de la deuxième Intifada et contre toute la logique de loccupation, ces mêmes pièces éparses semblent se recoller dans leurs différentes esquisses et intégrer un dessein clair, celui dune entité nationale dans ses multiples nuances. Cest dans la détresse des événements récents que cette géographie cinématographique sest montrée. Ce qui navait pu être mis en place par les accords dOslo, les images des chars israéliens dans les villes palestiniennes lont réalisé. Les Palestiniens de toutes parts, exilés, réfugiés, expatriés, citoyens dIsraël ou sous le contrôle de lAutorité palestinienne, tous ont contribué à faire que la Palestine existe enfin. Dans la peine et la douleur, les artistes et réalisateurs se sont mobilisés dans cet appel unanime : "Nous voulons vivre !".
Il nest quà faire le tour des titres des films récemment réalisés pour saisir les multiples facettes de cette résistance nationale : En direct de Palestine, La Palestine attend, Cyber Palestine, La Chambre noire de Jérusalem, Le Rêve arabe ou encore Ce nest pas une vie, La Lumière au bout du tunnel, Vivre dignement, Nous voulons vivre ...
Cet hommage rendu à la production cinématographique et audiovisuelle récente en est le reflet. Quasi inexistante il y a seulement dix ans faute dinfrastructure, la nouvelle génération a envahi le champ de la créativité et des images dans un besoin vital dexprimer son vécu.
Pour mieux contrer les flots dimages de télévisions étrangères, ils ont décidé de produire leurs propres images sur ce quon appelle "la région la plus médiatisée de la planète".
Si les Accords dOslo ont permis une sorte de trêve entre les deux Intifada, il suffit de revoir Chroniques dune disparition dElia Suleiman, le film post-Oslo par excellence, pour être convaincu de limpuissance de ces accords. Le personnage principal, interprété par le réalisateur, tourne en rond dans sa ville natale, Nazareth. Il part à Jérusalem, capitale de lâme palestinienne, en quête dune autre vie. La ville est quadrillée par larmée israélienne. Rêvant de trouver sa Terre sainte, il se dirige vers Jéricho, ville déclarée autonome depuis Oslo, où alarmé par tant dennui et de vide, il fuit vers Nazareth pour retrouver sa famille, sa seule patrie. Cette uvre a constitué une étape à partir de laquelle les réalisateurs palestiniens sempareront de leur caméra pour interroger leur identité nationale.
Ainsi Michel Khleifi dans Mariages mixtes en Terre Sainte évaluera la tolérance communautaire à travers des unions inter-religieuses. Nizar Hassan dans ses documentaires et Tawfik Abu-Wael dans Journal dun prostitué décrivent les paradoxes et les incongruités de la citoyenneté israélienne pour un Palestinien. Tandis que Rashid Masharawi dénonce la précarité et le mal vivre au quotidien à travers ses fictions et ses documentaires.
De jeunes réalisateurs formés sur le tas, ou fraîchement diplômés dailleurs, créent une structure dentraide en se groupant autour de Daoud Kuttab, ancien journaliste frondeur reconverti en producteur avec Georges Khleifi, et en pédagogue en mettant sur pied le département audiovisuel de lUniversité palestinienne à Jérusalem, Al Quds.
Lorsque la télévision palestinienne, la PBC est créée grâce au support de France Télévision, elle sinstalle à Gaza. Nayant ni lautorisation, ni les moyens de couvrir lensemble des territoires autonomes, elle monte une antenne à Ramallah. Le bouclage des territoires par larmée israélienne et le manque de communication qui en découle constitue une entrave à la circulation de linformation. Pour pallier à cela, de nombreuses petites chaînes locales vont se développer. Privées ou semi-privées (sous tutelles des mairies), entièrement pirates (en squattant des réseaux israéliens sur le satellite), elles diffuseront pour chaque ville autonome des programmes et des bulletins dinformations locaux.
En 1999, La PBC créera une chaîne satellitaire qui lui permettra de mieux distribuer ses programmes. Et en 2002, lors de linvasion de larmée israélienne dans les villes autonomes, lun des objectifs prioritaires de larmée sera de détruire les sièges et les antennes de transmission de la PBC aussi bien à Ramallah quà Gaza.
Tout en faisant de ce conflit le plus télégénique du monde, cette arme redoutable quest la télévision aura contribué à déformer la réalité sur le terrain.
Cette "overdose" dinfos, que Azza al-Hassan dénonce dans News Time, quAkram Safadi refuse dans La Chambre noire de Jérusalem et dont Nizar Hassan se moque dans Défi, aura créé des stéréotypes dans limaginaire du téléspectateur, tels ceux de lenfant martyr, du kamikaze, du lanceur de pierres, de la mère en pleurs, brouillant les images des victimes et des assassins pour les seules fins du spectacle de la misère humaine.
Ce show du réel qui, dans sa dramaturgie fascinante sinfiltre jusque chez les Palestiniens, faisant deux les spectateurs de leur propre histoire et créant chez certains une espèce de dédoublement où le "film" prend la place de la réalité. Miroir déformant omniprésent, qui dans une surenchère médiatique fera de ces jeunes martyrs, les nouveaux héros de la jeunesse palestinienne. "Au lieu de rêver de devenir médecins ou professeurs, les enfants rêvent de devenir des martyrs, Gaza est devenue une énorme prison à toit ouvert", précise Eyad Sarraj, psychiatre et fondateur du Centre de Santé mentale de Gaza où il traite des différents traumatismes engendrés par les Intifadas. Thèmes également abordés dans News time, de Azza al-Hassan , Nous voulons vivre, de Ghada Terawi et dans Les Enfants de Chatila, de Maï Masri.
Lavènement du cinquantième anniversaire de la création de lEtat dIsraël en 1998, aura soulevé, du côté des Palestiniens, celui de la commémoration de la Nakba, la catastrophe, date de la spoliation de leurs terres et de leur pays. Longtemps tue par des populations sous pression, une nouvelle génération dauteurs en font le sujet de leurs films. Mohamad Bakri, dans 1948, remet en cause les mythes fondateurs dIsraël par les récits de Palestiniens concernant cette époque, auquel il superposera le témoignage dun nouvel historien israélien qui reconnaît les massacres, les spoliations et les exactions perpétrés par les Israéliens. Les trois millions de réfugiés qui vivent entassés dans des camps, cinquante ans plus tard, portent lempreinte de cet exode massif et de ces humiliations évoquées par Mai Masri dans Rêves dexil, ou celles des milliers de prisonniers dans les geôles israéliennes dont les récits sont évoqués dans La Lumière au bout du tunnel, de Subhi al-Zubeidi, ou encore lhumiliation subie au quotidien dans les divers check-points que montrent Hanna Musleh dans Vivre dignement, et Hanna Elias dans Barrages routiers.
Dans un registre différent, les films de Najwa Najjar Naïm et Wadia et Quintessence de loubli retracent, grâce à des images darchives et à des films damateurs, la vie dune bourgeoisie prospère vivant à Jaffa jusquen 1948.
Cet aspect différent qui offre limage dune société raffinée, cultivée et cosmopolite qui a toujours existé, vient rappeler que la Palestine a toujours compté une élite assez importante parmi celles du Monde Arabe et a réussi à conserver, contre vents et marées, une société civile hautement structurée.
Des portraits dEdward Saïd, de Mahmoud Darwich, de Hanan Asharwi sont autant dexemples de maturité et de responsabilité civiques qui forcent ladmiration.
Si les Accords dOslo ont permis un court répit entre 1994 et 1999 à cette société et lui ont donné le temps de se pencher sur des questions plus sociales et individuelles, tout bascule en septembre 2000 avec le début de la seconde Intifada et culmine par linvasion israélienne des territoires autonomes. Pris dans le tourbillon des agressions et animés par un besoin vital de témoigner de lintérieur, les réalisateurs se mobilisent pour affirmer leur droit à limage dans cette guerre hautement médiatisée, transformant ainsi leur caméra en une arme de résistance. Montrer, montrer, montrer pour que ça ne se reproduise plus.
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