Editoriaux

Magda Wassef, Déléguée Générale de la Biennale des cinémas arabes à Paris


Nasser El Ansary
Directeur Général de l’IMA

Organisée pour la première fois en 1992, la Biennale des cinémas arabes est devenue au fil des ans une véritable institution, sans doute l’une des plus représentatives à l’heure actuelle de la créativité artistique arabe. Elle traduit, en effet, de la manière la plus fidèle qui soit, l’évolution de l’art cinématographique dans le monde arabe, marquée ces dernières années par l’apport considérable de dizaines de jeunes réalisateurs, acteurs, techniciens, originaires de tous les pays arabes, ou peu s’en faut, de la Mauritanie à l’Irak. Loin des stéréotypes exotiques d’un autre âge, ce cinéma montre les Arabes tels qu’ils sont, c’est-à-dire comme partie intégrante du monde contemporain, et parvient assez souvent, tant dans le film de fiction que dans le documentaire, à marier l’originalité thématique à la maîtrise technique. Par ailleurs, la Biennale a toujours tenu à rappeler ce que nous devons aux pères fondateurs, et retracé ainsi de manière vivante l’histoire du cinéma arabe depuis ses premiers balbutiements.

Cette année, un mois après un festival de Cannes où plusieurs films arabes étaient présents à un titre ou un autre – et où l’un deux, Intervention divine d’Elia Suleiman, a obtenu le prix du jury – la Biennale affiche un programme particulièrement riche, grâce d’abord aux films en compétition provenant de neuf pays et représentant les différentes facettes de la production cinématographique. Parallèlement, en résonance avec une brûlante actualité, le cinéma palestinien sera à l’honneur, à travers treize films de fiction et trente-trois documentaires s’étalant de 1993 jusqu’à nos jours. Miroir d’un peuple opprimé, arme de résistance de plus en plus efficace, c’est aussi un remarquable exemple de la maturation à laquelle nous assistons depuis quelques années. A quoi s’ajoutent l’hommage qui sera rendu à la grande vedette égyptienne, Souad Hosni, disparue il y a un an, et le colloque tenu par d’éminents spécialistes sur le scénario dans les pays arabes, saisi notamment dans la perspective de coproductions avec l’Europe.

Gageons qu’avec un programme aussi varié, alliant découverte, recherche et divertissement, la VIe Biennale confirmera le succès des précédentes sessions. Puisse-t-elle aussi intégrer davantage les cinémas arabes dans le paysage culturel français et leur faciliter l’accès au grand public.








Magda Wassef
Déléguée Générale de la Biennale des cinémas arabes à Paris

A l’évidence, l’image s’est imposée comme le moyen de communication le plus puissant et le plus influent. L’image a parfois eu pour effet de mobiliser les foules en faveur de telle ou telle cause. Dès les années 30, bien avant l’ère de la télévision, le talent de certains cinéastes avaient été mis au service de l’idéologie au pouvoir, qu’il s’agisse de l’Allemagne nazie, de l’Union Soviétique ou bien des Etats-Unis d’Amérique.

Lors de la guerre du Golfe, en 1991, une chaîne de télévision américaine, CNN, avait imposé, au regard du monde, "ses images" : une nouvelle étape était franchie. Le 11 septembre 2001, les deux tours du World Trade Center, s’écroulant en direct, sur toutes les antennes du monde, marquent le début d’une nouvelle confrontation, l’impact recherché par les agresseurs étant largement atteint. Une ère nouvelle s’ouvre, où l’image-symbole n’est plus la chasse gardée des grandes puissances, mais elle devient un outil redoutable à la portée de ceux qui en ont acquis la maîtrise. C’est ainsi qu’une petite chaîne d’information arabe se trouve propulsée au-devant de la scène médiatique mondiale et que les images de la guerre d’Afghanistan n’émanent plus, cette fois-ci, d’une source unique.

A trop voir et revoir certaines images, celles-ci se banalisent et perdent de leur force. D’autre part, la manipulation des images, rendue possible grâce aux techniques de la numérisation, jette la suspicion et parfois même le discrédit sur certaines images. Comment discerner le vrai du faux, quand certains documents, diffusés avec insistance par de grandes et puissantes chaînes de télévision internationales, ont dû, par la suite, être reniés après les révélations de certains journalistes ?…

Justement, cette prise de conscience du rôle et du pouvoir des images n’est pas récente, elle fait même partie intégrante du conflit du Moyen-Orient. En effet, la Palestine est l’une de ces causes où l’image a abondamment été utilisée.

Cette 6e Biennale qui consacre une section spéciale au cinéma palestinien de 1993 à 2002, soit de Oslo à Jénine, participe à sa façon à ce débat. Elle puise, dans cette production cinématographique et audiovisuelle palestinienne, une vision qui reflète la complexité de ce conflit et la diversité des regards palestiniens : ceux de l’intérieur comme aussi ceux de la diaspora… Une diaspora qu’on rencontre à Los Angeles comme à Paris, en passant par Amsterdam et Londres… Et une diaspora "nouvelle" qu’on peut trouver, pour sa part, à Ramallah comme à Nazareth, à Jérusalem comme à Gaza, en passant par les camps de Jénine et de Balata… Des villes encerclées depuis des mois sont devenues de véritables ghettos. C’est cette réalité que les cinéastes palestiniens nous donnent à voir, chacun selon sa sensibilité, son tempérament, son vécu et son talent.

C’est ainsi que nous nous trouvons, cette année en présence de quatre longs métrages de fiction palestiniens dont trois seront présents à la Biennale. Mais c’est peut-être la présentation au 56e festival de Cannes de deux films palestiniens — Intervention divine, de Elia Suleiman, en compétition officielle, couronné à la fois par le Prix du Jury et par le Prix de la Critique Internationale (FIPRESSI) et Le mariage de Rana, de Hani Abou-Ass‘ad, à la Semaine de la Critique — qui a imposé sur la scène internationale un pays qui peine à exister en tant qu’Etat, la Palestine.

Etrange vitalité que celle du cinéma arabe : comme si les cinéastes arabes défiaient à travers leurs films tournés dans la peine et la douleur, toutes les contraintes objectives qui devraient les réduire au silence. De Rachida, de l’Algérienne Yamina Bachir-Chouikh, à Terra Incognita, du Libanais Ghassan Salhab à Heremakono, en attendant le bonheur, du Mauritanien Abderrahman Sissako, à Sunduk al Dunia, Sacrifices du Syrien Oussama Mohamed, nous assistons à un véritable phénomène qui témoigne de la vigueur et de la diversité de la création cinémato-graphique arabe qui présentait six films lors du dernier festival de Cannes.

Cette créativité a trouvé dans les mécanismes de co-production euro-arabe le moyen de contourner les pressions internes et les crises qui paralysent la production des anciens pays producteurs. Ce sujet qui sera au centre du colloque organisé pendant la Biennale autour de L’Enjeu Scénario dans les co-productions euro-arabes.

Cette création cherche aussi à élargir son audience et à toucher un nouveau public qui découvrira, à travers la programmation très variée de cette 6° Biennale, les multiples aspects de la production cinématographique et audiovisuelle arabe. Cette découverte se fera dans des lieux divers traditionnellement voués à la création cinématographique, tels que la Cinémathèque Française à Chaillot, le Cinéma des Cinéastes à Clichy, le Grand Action à Paris, le Magic Cinéma à Bobigny et, bien entendu, l’IMA. Mais cette année, la Biennale sera également à Marseille qui reçoit, grâce à l’Association AFLAM, une sélection des films de cette 6° édition.

On respectera la place tradition-nellement dévolue au répertoire classique du cinéma arabe avec l’hommage rendu, cette année, à la grande et belle actrice égyptienne, Souad Hosni, disparue il y a tout juste un an. Elle a incarné, à travers ses multiples rôles, la femme moderne, libre et engagée des années soixante et soixante-dix en Egypte.

Enfin, pour fêter son 10e anniversaire, la 6e Biennale présentera le premier film parlant égyptien, La Chanson du Cœur, de Mario Volpi (1932), retrouvé et sauvegardé par la Cinémathèque Française : un événement pour les cinéphiles et les historiens du cinéma.