Fulgurances au Yémen

De Sana'a jusqu'en Hadramawt, cinq photographes en quête d'ailleurs nous font voyager à travers le Yémen. Rien de surprenant à ce que les habitants, les villes, les vestiges, la montagne et le désert, la mer et l'oasis leur aient aimanté l'œil. Ils savent, certes, qu'ils ne sont ici ni les premiers ni les derniers. Ils savent aussi, et nous le montrent, que ce pays témoigne des aubes pré-bibliques et qu'il nous offre d'emblée la marque de l'immémorial. Mémoire vive jusque dans ses pierres, le Yémen respire à flanc d'éternité. C'est à ce tellurisme des origines qu'obéit le déclic du doigt sur l'appareil. C'est ce magnétisme qui aiguise le regard. C'est à ce haut voltage, à cet arc électrique invisible que s'alimente la vision, là-bas, entre Seyyoun et Ma'arib, et de Ta'izz à Manakha.

Sur ce fond sans fond se détachent des visages et des silhouettes d'aujourd'hui, témoins surpris dans leurs gestes, dans leurs suspens, et qui regardent en face un futur peut-être plus mystérieux que l'aura multi-millénaire qui les enveloppe. Marchands et artisans dans leur décor quotidien, dans leurs échoppes, à leurs coins de rues – et le jeune paysan à chapeau pointu fixe l’objectif avec autant de tranquille et intense distance que le vieil homme enturbanné : les portraits dressés par Kurt Markus nous restituent les figures immédiates d'un peuple, de ses petits métiers, de sa dignité. Ces individus, ces Yéménites sur papier glacé sont vivants. A leur tour, ils nous observent. Ils nous dévisagent longuement, très longuement. Ils ont tout leur temps.

Monica Fritz, avec ses triptyques, dont certains sont décalés comme pour un effet de miroir, semble vouloir piéger les plans afin de mieux les élargir et les réagencer. Ne pouvant se contenter des édifices apparus devant soi, elle nous invite à la suivre au-delà des murs. Recueillement de la mosquée, accueil du mâfraj, paix des jardins intérieurs : nous abordons les versants secrets, les plus délectables sans doute, de l'intimité yéménite. Et nous entrons, aussi, dans les raffinements de l'hospitalité tels qu'ils savent ici se pratiquer pour l'ami, pour le voisin, pour le voyageur. Tapis, tentures, coussins, vitraux d'albâtre, rais de lumière et livres aux murs, la sérénité qui circule en ces lieux n'est pas feinte, et des parfums de qishr et de thé semblent flotter d'une pièce à l'autre. En prêtant l'oreille, on peut entendre un oud égrener du cristal.

C'est cependant l'espace, le dévorant et omniprésent espace qu'affronte Robert Polidori en Hadramawt et autres contrées. Ses prises panoramiques nous le découvrent, cet espace, habité de main d'homme et sculpté par les siècles. L'ocre y vient manger l'ocre, mais on a mis le bleu du ciel, le vert de l'arbre et toute la palette dans la peinture des portes…

Etrange dialectique de confrontation et de fusion, avec villes vivantes et cités de ruines, falaises comme des murailles, immeubles comme des rocs : dans la mâchoire béante de la lumière, la maison et le minéral se parlent, se répondent, échangent leurs rôles, leurs pôles et leurs principes. Au Yémen, du grain de sable au palais, tout est architecture. L'horizon paraît vide, mais ses crénelures sont des fenêtres. La crête abrite les hommes, et la vallée, plein-ciel, élève leurs terrasses au milieu des étoiles.

Max Pam s'en prend également à l'espace, mais pour y capter des présences et des situations. Ses diptyques redoublent et ouvrent des scènes primitives et des rencontres énigmatiques à force de quotidienneté. L'homme enturbanné qui ploie sous le fardeau d'une bouteille de gaz traverse sur son impossible chemin de caillasses, un paysage âpre et grandiose. Les splendides palmeraies du sud, y pense-t-il en cet instant ? Cette foule à l'heure du marché n'a plus d'yeux pour ses maisons finement décorées à la chaux : elle se presse, elle vaque à ses occupations du moment. Ce ne sont pas seulement nos yeux à nous qui la regardent, mais aussi, sous leurs paupières blanches, les immeubles en surplomb. La double ogive et la tour abolie bientôt vont disparaître. Minarets et châteaux jouent déjà aux fantômes. Reste un arbuste au bord du sel, et le zénith.

Cadrage, éclairage, composition des photos de Harry Gruyaert tout, ici, témoigne de la peinture. Et d'un Yémen transversal, avec des bouquets de sourires et de visages qui sont autant d'ethnies mêlées, quand le jour rôde entre chien et loup et que l'ombre hésite à choisir ses proies. Encadré de hautes palmes, le rectangle d'un long mur d'enceinte à plusieurs niveaux ; devant, sur l'esplanade déserte, passe une femme au châle qui flotte avec la brise. Ailleurs, à la mer, on s'affaire autour d'une barque dans une lumière frisante, sous des nuages ambigus. Ailleurs encore, le tableau agence une série de lignes, de plans, de volumes, de contrastes, de propositions incroyablement justes : toute la splendeur de la ville yéménite. Comment ne pas admettre que les êtres qui sont là, enfants assis, adultes qui passent, habitent une œuvre d'art ?

Sans doute y a-t-il mille et une façons de voir, de recevoir et de goûter le Yémen. Mais il n'y a qu'une seule manière de l'aimer. Ces cinq photographes sont venus de loin : d'Australie, d'Amérique, de Belgique, de France. Ils ont subi ce coup de foudre, avec et sans orage, qu'impose l'Arabie heureuse à celles et ceux qu'elle reçoit. De toute évidence, ils ne sont pas indemnes.

Serge Sautreau
poète, écrivain.





 Images : Kurt Markus | Monica Fritz | Robert Polidori | Max Pam | Harry Gruyaert
 copyright © 1998 Institut du Monde Arabe, Paris.