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Le fonds photographique de lÉcole
Al-Quds al-sharîf : les noms de Jérusalem
Par Jean-Michel de Tarragon, O.P.
Commissaire scientifique, professeur à lÉcole biblique
Le fonds photographique de lÉcole
Dans les années récentes, J.-B. Humbert, lui même professeur à lÉcole biblique et archéologique de Jérusalem, et moi-même avions fait le projet de rassembler quelques clichés anciens de la vieille ville de Jérusalem, tirés de la photothèque du couvent Saint-Étienne de Jérusalem / École biblique. Le projet a pris la forme dune exposition, Al-Quds Al-Sharîf, qui présentera les monuments musulmans de la ville sainte. Après lexposition Hedjaz, celle de " Al-Quds Al-Sharîf " est devenue prioritaire.
Il y a une trentaine dannées, lorsque nous sommes arrivés à Jérusalem, nous avions admiré les albums de photographies et de " contacts ", trouvés dans les archives. Ils étaient les seuls témoins révélant la richesse du fonds les plaques de verre étaient inexploitées. Pour les besoins de la photographie archéologique de nos propres chantiers, nous avions monté un petit laboratoire noir & blanc, nouvel avatar de celui que le Père Savignac avait si merveilleusement utilisé, désaffecté depuis. Nous étions prêts à mettre à la disposition du public les résultats dun travail qui tenait une place importante dans lÉcole biblique dautrefois. Il fallait dabord expérimenter ce travail. Nous avons réutilisé le Leica M 3 de Roland de Vaux, celui de lépopée des manuscrits de la mer Morte et de Qumrân , avec son merveilleux 90 mm ; refait des tirages par contact à partir de plaques de verre choisies, avec respect et précaution, dans leurs boîtes dorigines marquées : " Lumière, ou Guilleminot, ou Boespflug ", pour illustrer tel ou tel article de la vénérable Revue biblique
La photothèque de lÉcole biblique comprend environ 15.000 négatifs sur verre et 5.000 verres positifs, ancêtres de nos diapositives. Les formats vont de 24 x 30 cm (1) aux stéréoscopiques carrés de 4,5 cm, les plus représentés étant les 18 x 24 cm et les 9 x 12 cm, avec des intermédiaires,13 x 18, 11 x 15 ou 10 x 15 cm. À cela sajoute tout le matériel original de prise de vue : les chambres en acajou, avec leurs accessoires (optiques, trépieds en bois, sacoches de voyage, châssis à plaques de verre
), les appareils stéréoscopiques ; les lanternes de projection des diapositives en verre. Les diapositives anciennes étaient utilisées lors de projections pédagogiques ou récréatives ; elles sont des doubles verres, contretypes de plaques négatives des meilleurs clichés des photographes de la maison, les Pères Jaussen et Savignac (doù bien sûr des doublets).
Dautres diapositives sur verre ont été achetées sur le marché local, et sont devenues, quelque quatre-vingt ans plus tard, un témoin de la production photographique commerciale de qualité sur la Terre Sainte, ainsi des diapositives de nos voisins, les photographes de lAmerican Colony.
Quelques dominicains français fondèrent en 1890, la première institution permanente à Jérusalem, de recherches bibliques, ou études des textes, appuyées sur la méthode historique. Dautres disciplines furent à lhonneur dans la démarche scientifique : la géographie, larchéologie, lethnographie et les sciences naturelles (climatologie, etc.). Les Dominicains bâtirent, à lextérieur de la Porte de Damas, un couvent avec sa bibliothèque vite fameuse, et une école pour de jeunes chercheurs, ecclésiastiques au début, auxquels se joignirent ensuite des laïcs. Autour du fondateur, M.-J. Lagrange, se forma une équipe de jeunes chercheurs enthousiastes, totalement affectés à létude scientifique de la Bible et de son milieu historique et naturel. La logique de la nouvelle École pratique détudes bibliques impliqua de publier rapidement les résultats des recherches, notamment sur le terrain (chantiers archéologiques ; explorations), doù la création, en 1892 dun périodique : la Revue biblique. Le fonds photographique se développa surtout pour illustrer les articles ou les monographies régulièrement publiées. Une caractéristique de la collection photographique est de ne pas refléter une " école " esthétique particulière, ou un projet colonial implicite ce qui était souvent le cas en 1890 , mais dépouser les recherches exégétiques et archéologiques des professeurs de lÉcole. Doù des ouvertures parfois surprenantes (les expéditions au Hedjaz), et des lacunes que nous regrettons cent ans plus tard, sur des sujets détudes non retenus par lÉcole. La collection nest ni paysagère, ni politique, ni pieuse, on y chercherait vainement lanecdotique. Elle a collationné larchéologie, larchitecture, lépigraphie, et sest intéressée à lethnographie.
La photographie à lÉcole biblique et archéologique de Jérusalem a débuté modestement avec son fondateur, J.-M. Lagrange, en 1890, et son assistant, Paul Séjourné. La maturité dAntonin Jaussen (1871-1962) et de Raphaël Savignac (1874-1951) marque le véritable départ de la production. Jaussen arrive en Orient à lâge de 19 ans ; Savignac, à 18 ans : ils y passèrent leur vie, et leur connaissance pratique de la région, de ses habitants et de leurs coutumes, se retrouvent dans les qualités de leur travail photographique (2). Ils ne furent pas les seuls à photographier, mais 80% du fonds ancien leur est dû. Nous avons nommé les Lagrange et Séjourné, il faut ajouter Barrois, Carrière et Tonneau pour la période ancienne.
Le promoteur du fonds a été M. Pierre Devin qui lança avec énergie la première exposition, en 1995, après plusieurs séjours à Jérusalem et sous légide du Consulat général de France.
La première exposition et son catalogue, Itinéraires bibliques, firent connaître le fonds et inaugurèrent létroite collaboration entre lÉcole biblique, lInstitut du monde arabe et les pays arabes qui sont ses partenaires naturels. Trois expositions photographiques, avec chacune son catalogue imprimé, ont ainsi fait connaître une partie du fonds (3). Celle-ci est la quatrième.
La vieille ville de Jérusalem, Al-Quds, a été photographiée surtout par Savignac ; quelques clichés sont de Jaussen. Ils navaient pas entrepris une couverture photographique systématique de Jérusalem. Toutefois, deux thèmes ont été traités. Le premier fort méticuleusement : le tour complet des remparts. Le second : lesplanade des mosquées et le Harâm. Lexposition présentée ci-après puise dans les deux projets. La photographie des remparts est luvre de Savignac dans les années 1904/1905, sans doute sous la direction de H. Vincent, larchéologue de lÉcole. Le souci didactique est explicite : les albums de contacts montrent des tirages de sections successives et jointives de la muraille, sur lesquels ont été notés à lencre noire les numéros des tours, des courtines, lemplacement des particularités de construction (joints, coups de sabre), les blocs notables (remplois), etc., comme pour illustrer une étude sur les tours et courtines qui na pas vu le jour. Des éléments dispersés ont été utilisés soit dans la Revue biblique soit dans les monographies du Père Vincent. Les photographies du Harâm sont moins systématiques. On devine toutefois au moins deux campagnes de prises de vues : une série homogène de clichés extérieurs prenant les monuments sous des angles complémentaires, avec les mêmes chambres et, par sécurité, la traditionnelle doublure en plusieurs formats, qui signe la démarche de Savignac et Jaussen ; lautre série est de Jaussen seulement : clichés intérieurs du Dôme de la Roche, avec vues prises du haut du tambour de la coupole (utilisation de plus petits formats, du stéréoscopique au 9 x 12 cm). Cela dit, la célébrité et la beauté du Harâm font que nos photographes y sont revenus à plusieurs reprises.
La chronologie des photos de lexposition demeure une tâche délicate, les négatifs sur verre nétant pas datés ni le répertoire manuscrit du fonds. Comme pour Hedjaz et Mer Morte, il nous faut procéder par recoupements et comparaisons avec lillustration de la Revue ou dautres études (qui fournissent parfois un terminus ad quem). Que beaucoup de photographies naient jamais été publiées, nous prive de ce recours commode. En scrutant dautres vues de Jérusalem à la loupe, nous avons pu déterminer quelques points de repères chronologiques par la présence ou labsence de monuments notoires, ou parfois même précisément par les échafaudages de leur construction les chantiers sont assez bien datés. Ainsi du clocher de lEglise du Rédempteur, inaugurée en 1898 par lempereur Guillaume II, de la construction de lHospice Augusta Victoria dans le ciel du mont des Oliviers, de lHospice St-Paul, de la Dormition, de lachèvement de Notre-Dame de France (les deux tours, la statue de la Vierge), des aménagements municipaux de la Porte de Jaffa, du percement de la Porte Neuve
Les clichés du fonds de Notre-Dame de France intégrés dans notre registre, ne sont pas mieux datés, excepté ceux des Assomptionnistes parus dans Album de Terre Sainte, Paris, 1898.
Al-Quds al-sharîf : les noms de Jérusalem
Je voudrais ici, faire quelques commentaires à propos du titre que jai voulu donner à lexposition. Ces lignes sont destinées aux lecteurs non-musulmans, peu familiers de certaines traditions historiques et religieuses que je me permets dévoquer ; jen appelle à lindulgence des spécialistes.
Lintérêt pour Jérusalem est banal, pour ceux du moins que lOrient a fait sortir du cocon occidental ; nous ne prétendons pas renouveler le regard porté sur la Ville Sainte, ni ajouter une page, fût-elle simplement visuelle, à celles des Chateaubriand, Lamartine, Flaubert, Loti
, pour ne citer que les plus fameux dentre eux venus de France.
Le nom originel de Jérusalem est Urushalimu (prononcé Ouroushalimou). Il apparaît pour la première fois dans lhistoire il y a quatre mille ans environ, dans ce quon appelle les Textes dexécration, provenant de lÉgypte pharaonique (Moyen Empire). Deux séries de textes mentionnent Jérusalem. La première, faite de courtes inscriptions magiques écrites à lencre sur des fragments de céramique, date denviron 1900 av. J.-C., la seconde rassemble des figurines en argile, inscrites à lencre, et date denviron 1800 av. J.-C. Les textes énumèrent les villes et peuples ennemis que pharaon veut vaincre ou maudire. Jérusalem y est appelée Rushalimu, forme égyptienne abrégée du cananéen. En effet, le nom indigène de la ville nous est conservé essentiellement en accadien ; il ny a pas de sources cananéennes anciennes pour lattester localement. Il peut se décomposer en deux éléments : uru et Shalimu ; le premier signifie quelque chose comme " fondation " (ou " ville érigée, ou fondée par
") ; le second, shalimu est le nom dun dieu cananéen local. Le sens du nom primitif de Jérusalem est donc " [Ville] fondation [du dieu] Shalimu ", cest-à-dire sous la protection de Shalimu
La divinité a un nom propre qui renvoie à la racine sémitique sh+l+m, qui, deux millénaires plus tard, se trouve maintenue dans le salâm arabe et le shalôm hébreu. Le sens premier nest toutefois pas celui de paix, contrairement à bien des glissements apologétiques sur létymologie du mot Jérusalem Ville de la Paix. Le nom de la divinité cananéenne Shalimu fait écho à la notion bienfaisante de " plénitude ", d" accomplissement "
, qui implique par dérivation, la paix, condition nécessaire à la plénitude (de bienfaits divins et humains).
Après un long silence dans les documents historiques, vient le témoignage des tablettes de la chancellerie du pharaon Aménophis III et de son successeur, Akhenaton-Aménophis IV (vers 1350 av. J.-C.), écrites en cunéiformes accadiens, et découvertes dans les fouilles du Tell El-Amarna, capitale éphémère dAkhenatôn, le long du Nil
Urushalimu y est attestée à plusieurs reprises, comme une petite ville, dirigée par un gouverneur, Adbi-Heba, vassal du pharaon. Plus tard, à lépoque néo-assyrienne, on notera la permanence du nom, sous la variante cunéiforme syllabique Ursalimmu ; ainsi chez le roi Sennachérib, contemporain du prophète Isaïe, vers 701 av. J.-C. Curieusement, Nabuchodonosor, en 587 av. J.-C., ne lui donne pas son nom, lappelant simplement " la ville [capitale] de Juda ".
Ville du dieu cananéen Shalimu, Jérusalem déborde totalement ce modeste patronage, englouti par les Livres Saints qui dénient à la modeste divinité locale toute pérennité ; le nom dUrushalimu, via lhébreu et le grec biblique, subsiste sous le vocable déformé de notre Jérusalem. En hébreu ancien, le nom était au pluriel dans lhébreu plus tardif des Massorètes et des rabbins, il prend laspect grammatical dun duel, quil garde aujourdhui.
Larabe classique témoigne çà et là dune utilisation, en poésie notamment, de lancienne appellation, sous la forme Urshalîm, transmise probablement par laraméen. Les noms musulmans de Jérusalem sont Bayt al-maqdis et Al-Quds qui, moins utilisé aux époques anciennes, prévaut aujourdhui.
Le Calife Umar est, dans la légende, le premier musulman à entrer dans Jérusalem, en 638. Dans laccord de paix quil aurait signé avec le patriarche byzantin Sophrone, Umar nomme la ville Bayt al-maqdis
Paradoxalement, les musulmans de la conquête nignoraient pas le nom que conservait Jérusalem : Iliya (dans la prononciation arabisée), cest-à-dire Ælia [Capitolina], le nom romain païen donné à la Ville Sainte par Hadrien en 135 ap. J.-C. (4)
LIslam a préféré les épithètes nominales, comme il a aimé en accoler, par profonde vénération, et intuition si juste, aux deux autres villes saintes musulmanes. La Mecque est Mekka al-mukarrama, la Mecque lHonorée, Médine est Medina al-munawwara, Médine lIlluminée. Jérusalem est le lieu du saint sanctuaire souvenir du Temple , doù les noms Bayt al-maqdis, Maison de la sainteté, ou du sanctuaire, et Al-Quds Al-Sharîf, mot à mot, la (ville de) sainteté, la noble, ou, la (ville du) sanctuaire, le noble.
Le sanctuaire de Jérusalem est le Haram al-sharîf, comme Médine et La Mecque sont les Harameïn, duel écho de la gémellité théologique. La littérature est immense sur le sujet ; notons que Al-Quds se situe un peu à part dans cette triangulation musulmane, délicate à interpréter.
De par sa position géographique, hors du Hedjaz, mais aussi de par lhistoire même de la révélation au Prophète, Al-Quds pèse dun moindre poids que La Mecque et Médine. Elle brille dun éclat plus discret que ses consurs du sud, et elle a subi des éclipses notables dans lhistoire tourmentée du monde arabo-musulman. Les croisades lont blessée, mais les Perses lavaient déjà ravagée en 614 alors que le Prophète commençait sa prédication
Vinrent ensuite, pour Al-Quds, tant dautres drames que les villes saintes hedjazi neurent pas à subir, jusquaux déchirements contemporains. Al-Quds nest certes pas la ville de la paix ; tout au plus peut-on dire quelle y aspire, eschatologiquement, ou que sa nature mystique ly pousse mystérieusement, mouvement sans cesse contrarié par les hommes.
Le lien mystique entre La Mecque et Al-Quds est la figure dAbraham : le Patriarche, dans la tradition musulmane, fonda la légitimité des deux sanctuaires. À la fin des temps, curieusement Al-Quds demeurerait, alors que La Mecque seffacerait, la tradition abrahamique accordant à Al-Quds la priorité eschatologique ; elle serait ainsi le lieu du Jugement dernier.
Urushalimu, devenu Al-Quds Al-sharîf, a été ainsi le creuset dune intense activité religieuse depuis que les révélations ont fait de son temenos un des lieux privilégiés de la rencontre entre le divin et lhumain.
1 Les grands formats, 24 x 30 cm, sont une exception, car leur origine nest pas chez les Dominicains de lÉcole, mais chez les Assomptionnistes de Notre-Dame de France, dont nous avons hérité, en 1995, de la majeure partie de la collection de verres, abandonnée dans le garage à voitures de la grande bâtisse après les guerres locales (1948 et 1967). Ce fonds va, en gros, de 1892 à 1930. Nous le gérons, en lui gardant son identité propre (par le sigle NDF précédant le numéro de plaque).
2 Dans les préfaces des précédents catalogues (note suivante), notamment dans Hedjaz (pp. 11 ss), nous faisons une présentation plus détaillée de Jaussen et de Savignac... Cf. aussi nos contributions dans LAncien Testament. Cent ans dexégèse à lÉcole biblique (Cahiers de la Revue biblique n° 28), chap. II, " Ethnographie ", pp. 19-28, Éd. Gabalda, Paris, 1990, et " A. Jaussen : parcours biographique dun religieux ", dans : G. Chatelard et M. Tarawneh (sous la dir. de), Antonin Jaussen : de lexégèse biblique à lethnographie arabe. CERMOC, Ammân Beyrouth, 1998, pp. 4-18.
3 Itinéraires bibliques. Photographies de la collection de lÉcole biblique, début du XXe siècle. Préface par J.-M. de Tarragon, avant-propos par Pierre Devin, commissaire de lexposition. Coédition IMA et Centre Régional de la photographie du Nord-Pas-de-Calais, 94 pp., 1995 (épuisé).
Périple de la mer Morte en hiver, 28 décembre 1908 - 7 janvier 1909. Journal de voyage de létudiant Aloys Loth, augmenté de notes de Félix-Marie Abel, O.P. Avant-Propos de J.-M. de Tarragon, O.P. ; Postface de Renaud Escande, O.P., 124 pp., Jérusalem-Ramallah, 1997 (dépôt à lÉcole biblique).
Photographies dArabie. Hedjaz 1907-1917. Contributions par J.-M. de Tarragon, O.P., Henry Laurens et Abdel Rahman Al Tayeb Al-Ansary, Institut du monde arabe, Paris, 1999, 96 pp.
4 Il est curieux que le nom Iliya ait été sacralisé par la tradition, qui linterpréta parfois comme " maison de Dieu " ainsi chez Yaqût. Quant à al-Tabari, il utilise lexpression complète : Iliya madinat al-bayt al maqdis
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