Si Nicéphore Nièpce (1765-1833) avait jeté dès 1824 les bases d’une invention qui allait radicalement changer la façon que l’homme avait d’appréhender le monde, ce serait ensuite Louis Daguerre (1787-1851) qui, en perfectionnant la méthode de son glorieux prédécesseur, découvrirait, quelques mois après à la mort de celui-ci, le procédé permettant de fixer et de développer les images.

Trois mois seulement après l’annonce de la mise au point du premier " daguerréotype ", des missions photographiques partent aux quatre coins du monde, suite à la décision de Jean-Noël Lerebours, fabricant renommé d’appareils optiques, de lancer la publication d’un ouvrage illustré sur les villes et monuments célèbres de la planète.

Il équipe un certain nombre d’artistes et d’écrivains en daguerréotypes fabriqués dans ses ateliers et les charge de prendre des vues en Europe et dans d’autres régions du monde. Deux expéditions partent pour la Grèce, l’Egypte et la Syrie.

Elles constituent les premières d’une longue série d’équipées menées par des aventuriers, des chercheurs, des poètes, des missionnaires mais bientôt aussi par des professionnels ou des passionnés de photographie.

C’est dans ce contexte — et dans un ouvrage de souvenirs intitulé Le Voyage en Orient de Horace Vernet — que Goupil-Fesquet dit son admiration et sa joie à la découverte de Damas du haut d’une colline, le 11 janvier 1840 vers trois heures trente de l’après-midi : " Ce paradis de l’Orient au milieu de jardins innombrables parsemés de ruisseaux azurés, avec le grand désert de Palmyre à l’horizon, et d’une myriade de minarets blancs se détachant avec délicatesse sur la végétation maintenant dépouillée de feuilles et harmonieusement mélancolique ".

Pour sa part, le 20 février 1840, un Canadien d’origine suisse, Pierre Joly de Lotbinière rend ainsi compte de son arrivée " à la ville immense, à la ville sacrée " : " je n’ai jamais connu de ville qui, autant que celle-ci, suscitât une attente si fébrile ".

Ces témoignages, même s’ils sont l’objet ensuite de mises au point parfois sensibles, illustrent fort bien l’admiration et la fascination françaises et occidentales face à la découverte de visu de ces lieux mythiques.

A la fin des années 1840, un Français d’origine hollandaise, Théodore Leeuw, ouvre le premier studio de photographie à Beyrouth.

En 1852-53, un Allemand né en Angleterre, Ernest Benecke (1817 - 1894), grand amateur de photographie, passe près d’un an en Egypte et en Syrie. Contrairement à ses contemporains photographes, Benecke était peu attiré par les vestiges antiques ; il s’intéressait aux personnes — maîtresses de maison, musiciens, commerçants, etc. — aux costumes, aux scènes de genre. Il annonce ainsi toute une génération de " photographes-anthropologues " de l’Orient.

L’Ecossais James Graham, arrivé à Jérusalem en décembre 1853 comme secrétaire d’une mission évangélique protestante, s’attache à immortaliser à Damas la mosquée des Omeyyades, l’hôpital du sultan Sélim, Bâb Kîsân et Bâb Sharqî.

Ces nombreuses vues de Graham sont souvent utilisées pour illustrer des récits de voyage de l’époque. Il s’applique à photographier les lieux cités dans la Bible et accompagne régulièrement ses clichés de commentaires et d’extraits de l’Ancien Testament.

Mais les photos de Graham servent également aux peintres orientalistes comme les pré-raphaélites Th. Seddon (1821-1856) ou W. Hunt (1827-1910).

A la fin des années 1850, on trouve plusieurs photographes britanniques en pleine activité en Egypte et en Syrie qui répondent à la demande du marché, alors en pleine expansion, de photos d’Egypte et de Terre Sainte.

Le plus prolifique d’entre eux a été sans doute Francis Frith (1822-1897) qui accomplit trois expéditions scientifiques dans cette région, de 1856 à 1860. Il fonde en outre la société Francis Frith and Co ; l’un de ses employés est Franck Mason Good (1839-1928) qui parcourt l’Egypte et la Syrie.

Parallèlement, l’activité photographique française en Egypte et en Syrie est à son apogée sous le Second Empire. Des sommes importantes sont allouées aux missions scientifiques à destination de l’étranger. Seuls les Anglais rivalisent avec les Français dans ce domaine.

Parmi les photographes français ayant travaillé en Syrie dans les années 1850, citons Maxime du Camp (1822-1894), Auguste Salzmann (1824-1872) et Louis de Clercq (1836-1901) qui cherchèrent surtout à transmettre au public occidental des images des monuments, des temples, des ruines antiques ainsi que des vestiges croisés.

Pendant les troubles confessionnels qui secouent le Liban et opposent druzes et chrétiens à partir du mois de mai 1860 dans le Metn, avant de s’étendre aux villes et localités de Sidon, Hasbayya, Zahlé et Dayr al-Qamar, plusieurs photographes rejoignent le corps expéditionnaire français, comme Gustave Le Gray (1820-1884), Jean-Georges Hachette et Edouard Lockroy.

La visite du prince de Galles (futur Edouard VII) en 1862, ouvre la voie aux missions archéologiques et d’exploration en Syrie. La curiosité des Britanniques se double d’un intérêt stratégique et religieux. Leur connaissance de la région s’étend aussi, grâce aux experts miliaitres recrutés pour procéder à un relevé cadastral minutieux, aux études de la faune et de la flore. Ces hommes feront un usage extensif de la photographie.

Les activités des photographes professionnels européens en Egypte et en Syrie coïncident avec l’action de leurs gouvernements qui mènent une politique de pénétration "rampante" dans l’Empire ottoman afin d’y étendre leur hégémonie politique, économique, culturelle et religieuse.

Des photographes français tels Jean-Baptiste Charlier (1822-1907), Edouard Aubin établi près de lui en 1867, Tancrède Dumas (1830-1905), d’origine italienne, ou Félix Bonfils (1831-1885), s’installent à Beyrouth ou à Damas.

C’est ainsi que la Maison Bonfils, au cours de ses 35 ans d’activité à Beyrouth, a produit des milliers de clichés grâce à de jeunes photographes comme Henry Rombau, Qaysar Hakîm ou Georges Sâbûnjî.

Dans une introduction inédite à un projet d’album, Adrien Bonfils écrivait, commentant les changements que connaissait la région : " Dans ce siècle de vapeur et d’électricité, tout change, tout se transforme… même les localités. (…) L’immortel chemin de Damas, témoin de la conversion de l’apôtre Paul, n’est plus qu’une vulgaire voie ferrée ! (…) Avant que le progrès ait complètement achevé son œuvre destructrice, avant que ce présent qui est encore le passé ait à jamais disparu, nous avons voulu pour ainsi dire le fixer et l’immobiliser dans une série de vues photographiques que nous offrons à nos lecteurs dans cet album " .

Peu à peu, les autorités ottomanes comprennent l’importance de la photographie et, dans le cadre des préparatifs pour une grande exposition à Vienne en 1873, prennent la décision de répertorier et de photographier les costumes nationaux de l’Empire. L’un des photographes pressentis est Pascal Sebah (1823-1886), qui avait ouvert en 1857 un studio à l’enseigne d’Al-Sharq, Studio Photographique, à Istanbul. Son logotype comportait ce slogan en arabe : " Un portrait à la lanterne magique et le visage de l’aimé ne s’estompe jamais. "

A la fin du XIXème siècle, de nombreux ouvrages illustrés, édités par les institutions religieuses et consacrés dans leur majorité aux monuments d’Egypte et de Terre Sainte, sont diffusés à grande échelle. Jusqu’alors, les photos étaient montées à la main ou gravées dans les livres. A partir de 1888, on commence à voir des ouvrages ornés de photos imprimées. Toutefois, la vente de ce type de publications déclina à partir de 1890. En effet, une grande innovation technique était intervenue en 1886, année au cours de laquelle George Eastman conçoit et dépose le parfait outil amateur : la boîte Kodak. Vendue et chargée d’une capacité de 100 négatifs, elle était — une fois les photos prises — retournée à la firme Eastman Compagny, qui procédait au développement puis renvoyait l’appareil, chargé d’un nouveau rouleau, à son propriétaire. Touristes et pèlerins pouvaient désormais prendre eux-mêmes leurs photos. Une nouvelle génération de photographes était née...

Du mardi au dimanche de 10 h à 18 h.
Salle d’actualité.
Entrée libre.





 Image : Collection Badr El Hage
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