DOSSIER DE PRESSE
Contact Presse : Mériam Kettani


Introduction à l'exposition
Texte de Brahim Alaoui

Qu'est ce que la mémoire ?
Texte de Nabil Naoum

Une esthétique de la lumière
Texte de Nicole de Pontcharra










Cette exposition présente une collection privée entièrement consacrée à l'actuelle peinture dans le monde arabe. La grande diversité des œuvres réunies ici, reflètent à la fois la libre subjectivité et l'engagement du mécène qui, au cours de ses innombrables voyages, que ce soit en pays arabes, en Europe, en Amérique, a su aller à la rencontre des artistes et de leurs créations.

Au fil des années la collection s'est enrichie ; elle a acquis une dimension nouvelle. Le mécène n'a jamais cessé de s'informer, d'écouter et de voir, d'étendre son champ d'investigation. Son regard lui-même s'est aiguisé. Cette passion, dont les motifs ne cesseront de se préciser au fur et à mesure qu'elle deviendra plus vive, aboutira à la création de la Fondation Kinda. Ce nom qu'il a choisi est une référence à la tribu de ses ancêtres qui joua un rôle si décisif dans l'histoire politique et culturelle de la péninsule Arabique au Ve et VIe siècle après J.- C. C'est à cette tribu qu'appartenait le fameux Imru al-Kays qui fut le plus grand poète de l'Arabie pré-islamique ; c'est sous l'impulsion de ce dernier et des Kinda que les Arabes réalisèrent leur union pour un siècle et que la langue arabe se développa et devint, sous une forme plus unifiée, la langue de la communauté toute entière ; premier phénomène d'unification qui prendra sa vraie mesure lors de l'avènement de l'Islam.

Il me semble que quelque chose de cette histoire se retrouve dans la vocation de cette Fondation qui voudrait faire connaître le langage pictural des artistes arabes de notre époque, montrer tout à la fois son particularisme et sa portée universelle. Ou, si l'on veut, cette référence au rôle culturel des Kinda se fait sentir dans le choix même de ces œuvres qui, pour la plupart, participent du dialogue fécond entre un passé qui les porte et un avenir auquel elles aspirent. Cet hommage au passé n'est nullement en contradiction avec la volonté de se montrer contemporain d'une époque, réceptif à ses goûts et à ses transformations. En suscitant dans le même temps un questionnement sur les origines et sur le présent, en constituant aujourd'hui le patrimoine de demain, la Fondation Kinda contribue à cette dynamique qui réconcilie le spécifique et l'universel, le passé et le devenir.

Telle qu'elle s'est peu à peu formée, la collection peut se concevoir comme un corpus des diverses tendances artistiques du monde arabe pour ces trente dernières années. Dans le domaine de la peinture, qui est de loin le mieux représenté, elle fait se côtoyer des artistes dont la notoriété est établie avec des talents moins en vue mais non moins intéressants. À divers titres, toutes ces œuvres sont significatives. Elles le sont d'autant plus qu'elles émanent d'une société en quête de sa modernité culturelle et qu'elles sont aptes à l'exprimer et à la faire sentir. Des artistes, aussi volontaristes qu'intuitifs, ont choisi de réinvestir de l'intérieur leur patrimoine, de se situer en créateurs libres, d'interroger des imaginaires qui leur soient propres, de dialoguer avec d'autres cultures. Leur temps est celui d'un espace civilisationnel où les échanges se perpétuent depuis le rivage des origines. Ainsi, la création contemporaine se définit et se révèle dans la tension entre différents modes d'appréhension du réel, entre expérimentation du nouveau et réactivation des sources profondes.

La fécondité de cette peinture dépend de son autonomie, de sa liberté. Le foisonnement des inspirations témoigne dans bien des œuvres de la libre subjectivité de l'artiste. Cette autonomie, gagnée- parfois difficilement, n'a pas rendu l'art exempt de tout rapport au monde. La volonté des peintres d'inscrire leur création dans la durée implique l'existence d'un milieu réceptif aux arts, attentif à l'innovation, sensible aux audaces. Ce champ artistique, s'il veut s'épanouir, doit aussi favoriser l'imbrication du monde économique et du monde de l'art lequel est également redevable de ce qu'on appelle les " instances des décideurs ". Or, celles-ci se composent de marchands, de conservateurs de musée, mais aussi de critiques d'art et de collectionneurs qui jouent un rôle déterminant dans le processus de légitimation des œuvres. Puisse-t-il, ce mécénat culturel, qui s’exerce dans un monde arabe en phase de modernisation, contribuer, au sein de la société civile, à la réalisation du bien commun !

Ce mécénat suscite aussi légitimement l'intérêt de l'histoire de l'art : il acquiert, il expose, il encourage études et critiques. Car l'histoire de l'art n'est pas seulement celle de la création des œuvres, c'est aussi celle de leur circulation et de leur réception.

Saluons cette initiative privée qui constitue tout à la fois une force de soutien, une incitation à la création et un moyen de diffusion pour l'art contemporain.

Brahim Alaoui










Qu'est ce que la mémoire ?

Qu’est-ce que le souvenir, du passé ou du futur ? Les couleurs sont en harmonie ou en dissonance, comme les temps se rapprochent et disparaissent... En un moment précis (saturé de désir, d’étonnement, de tristesse ou de félicité), la main de l’artiste cesse de travailler au tableau, et celui-ci s’affranchit, emportant avec lui la joie de la liberté, et la douleur de la séparation.

– Des miniatures peuplées de cavaliers, dont les coursiers disparaissent parmi des rochers sculptés par le vent ; les hommes observent les tours des citadelles, ou les cours intérieures de palais, avec des fontaines autour desquelles dansent les princesses.
– Des icônes qui sanctifient le visage humain ; des lignes droites qui tracent des frontières entre les mers et les déserts, entre les plateaux et les vallées ; des griffures comme des traces de pattes d’oiseau sur le sable, ou encore des lettres, dessinées avec soin, ou bien renversées ; l’écho des tambours affolés, les psalmodies des derviches, le désert aux sortilèges, les médecins qui soignent au moyen de moxas et de remèdes...
De vastes cités ornées de statues de chefs et de héros, des ruelles étroites, et des enfants qui regardent aux balcons...
Rouge est le sang de la victime, rouges les grenades
Jaune est l’éclat du soleil, jaune aussi l’ombre hésitante de la crainte...
Verts les regards qui surveillent, et le jardins des oasis
Bleu le ciel, bleue la mer, bleus encore les amples manteaux des bédouins montés sur leurs chamelles
Blanche et noire toute ombre...
Tous les corps sont légendaires, puisqu’ils se fondent dans la suite des temps, tous les mots sont éphémères, puisqu’ils s’effacent avec la désagrégation des langues.
Seuls le chant et la couleur sont purs de toute répétition, et par là toujours neufs.

Suggestions et symboles
L’élargissement de la perception au moyen des surfaces colorées et des suggestions symboliques n’a pas pour but de restituer le réel mais bien plutôt de faire découvrir ses espaces intérieurs avec tous les conflits et les tendances qui les habitent, et cette obscurité que l’on révèle n’a pas d’autre interprète qu’elle-même.
Fahrelnissa — Shafiq Abboud — Saliba Douaihy — Farid Haddad — Abdallah Benanteur — Adam Henein — Ramses Younan — Tayseer Barakat — Zaman Al Jasim — Balqees Fakhro — Ardash — Fouad Bellamine

Les métamorphoses du corps et les personnages mythiques
De même que chaque interrogation contient toutes les interrogations, et ouvre ainsi les portes de la certitude, chaque corps contient tous les autres, afin que disparaisse la crainte de la naissance ; par les métamorphoses du corps, on obtient de toucher le réel, de représenter le rêve et l’imaginaire, et de voir les personnages mythiques.
Ahmad Moualla — Khaled Al Owais — Paul Guiragossian — Mohamed Kacimi — Fateh Al-Moudarres — Suad Al Attar — Gouider Triki — Chaïbia Tallal — Ali Mukawwas — Fakher Mohamed

L’icône
C’est des strates superposées de la mémoire personnelle et collective que naissent les images au sens propre, mais ici, aux visages de saints chrétiens ou musulmans, et d’ancêtres, peints sur les parois des temples et des sanctuaires, ou dans des cadres dorés, s’est substitué le visage humain, qui nous regarde avec des yeux immenses, et vit simplement l’existence quotidienne, avec ses joies et ses soucis.
Elias Zayat — Nizar Sabour — Ismail Fattah — Adel El Siwi - Georges Bahgory — Marwan — Abdulrahim Sharif — Mahi Binebine

Le signe et le talisman
Ce sont les récits des conteurs et les rituels des magiciens, les couleurs éclatantes et les nombres doués d’une puissance de guérison, les lettres inversées, et les symboles transmis ou bien oubliés, l’écho des tambours des fêtes populaires et des danses des almées ; ce sont les déserts, les hauts plateaux et les caravanes de pèlerinage, les voyages dont la seule fin est la poursuite du voyage.
Faisal Samra — Abderrazak Sahli — Rafik El Kamel — Ahmed Cherkaoui — Farid Belkahia — Effat Nagui

Le vestige, la lettre, l’écriture
Aussi variées que soient les sources d’inspiration de l’artiste arabe, l’écriture peut être considérée comme celle qui exerce sur son imaginaire l’influence la plus profonde. Qu’il s’agisse de calligraphie coufique ou naskhi, de planches inscrites utilisées par les soufis ou de simples graffiti sur les murs, la lettre exerce sa magie et propose son mystère , quelle que soit sa valeur colorée ou sa place dans le tableau. De nombreux artistes ont contribué à créer ces éléments d’un langage pictural bien caractérisé, par lequel s’exprime un important mouvement de l’art arabe contemporain.
Mahmoud Hammad — Mohamed Muhraddin — Shakir Hassan Al Saïd — Dia Azzawi — Mohammad Omar Khalil — Mahdjoub Ben Bella — Karim Rassan Mansour — Rafa Al-Nasiri — Ziad Dalloul — Youssef Ahmed —



Le symbolisme

Saliba Douaihy
Depuis les années 50, nous constatons une évolution de Saliba Douaihy dans le sens de l’abstraction ; ainsi ce tableau de 1954, sans titre, où demeurent cependant des formes de maisons, et de montagnes évoquant le souvenir du Liban dans la mémoire du peintre résidant à New York. Mais son principal objet d’étude se trouve dans les relations chromatiques. C’est la couleur, seule, qui, depuis les années 60, domine la surface picturale, tout volume a disparu, et nous ne voyons plus que des plans colorés en rapport d’harmonie ou de contrariété les uns avec les autres. Avec une économie de moyens consommée, la couleur fondamentale règne en général au centre de la toile, transmettant à ceux qui la regardent la valeur et le poids spécifique de celle-ci, et conférant leur dynamisme aux couleurs environnantes.
Les œuvres de cet artiste laissent apparaître clairement sa recherche inlassable de la dimension spirituelle et métaphysique. Par le travail approfondi qu’il mène sur les relations chromatiques, il nous amène à une certaine abstraction, qui lui est propre, et que l’on pourrait qualifier d’abstraction directement issue de la culture arabe, et de son héritage architectural et calligraphique. Ce travail d’ailleurs va de pair avec une grande générosité, une évocation chaleureuse des rivages lumineux qui bordent la Méditerranée, et des collines verdoyantes qui courent vers l’horizon.

Farid Haddad
Si Farid Haddad est passionné par la couleur, il construit ses compositions avec une palette qui tend à la monochromie. Entre la ligne noire énergique et les touches inquiètes de pinceau reflétant une lumière qui brille au-delà du tableau, une contradiction est produite, qui intrigue et nous amène à nous interroger sur la nature de l’explosion originelle : est-elle issue d’un rapport entre la lumière et les ténèbres, ou bien entre la transparence et l’effacement ? Et ce bloc énigmatique, suspendu au milieu du vide lumineux de la toile, il impose le sentiment de son poids, mais il n’empêche pas non plus le regard de plonger à la découverte de ce qui est caché.

Abdallah Benanteur
Les œuvres de Benanteur, que l’on peut caractériser par l’abstraction lyrique, nous emmènent en des lieux et des temps insolites ; ce moment de l’explosion cosmique accompagnant la création porte avec lui une atmosphère d’une qualité spirituelle et mystique, une lumière que reflètent les ailes de papillons qui ne craignent pas de s’approcher de la flamme, au risque de s’y brûler. C’est un chemin de lumière dans un désert où chaque grain de sable scintille, ou des forêts peuplées d’êtres éblouissants. Il ne s’agit pas d’imiter la nature, ni de la répéter, mais bien de la création complète d’un monde dont l’essence est la magie et l’étonnement. Des formes visitent l’imagination de l’artiste et prennent corps à la surface de la toile, nées entre le roc et le flot, ou bien entre la certitude et le mirage.

Adam Henein
Adam Henein est considéré comme l’un des plus importants sculpteurs arabes. Ses œuvres se caractérisent par leur continuité avec la longue histoire de la sculpture en Egypte pharaonique, et ses statues, en particulier, joignent la simplicité des formes à la massivité. Dans l’œuvre peint se distingue aisément la main du sculpteur. L’artiste affectionne les surfaces colorées sombres, qui sont autant d’esquisses de ses sculptures abstraites ; et les compositions aux couleurs chaudes sur des papyrus à la surface rugueuse évoquent tout à la fois l’incandescence du ciel d’après-midi au-dessus des villages égyptiens et les murs massifs des maisons rurales en brique crue, avec leurs arches et coupoles. Lors même que l’artiste intitule une de ses toiles : l’Arbre, il s’agit d’un arbre sculpté dans un bloc de granit, et poussant devant des maisons de basalte.

Fahrelnissa Zeid
Devant l’abstraction profuse de Fahrelnissa, le regard ne s’arrête pas au déchiffrement des secrets, il se laisse prendre à l’atmosphère d’ensemble produite par la richesse d’une composition travaillée avec un soin extrême, qui témoigne de la tradition des miniatures turques et des mosaïques islamiques et byzantines. On pense aussi à des temples creusés dans le roc ou à des tombeaux nabatéens ; ces œuvres se distinguent de manière frappante de nombre de mouvements d’abstraction picturale nés en Occident sous l’influence de l’art d’Extrême-Orient ; il s’agit ici d’un art qui dérive directement des atmosphères odorantes des ermitages de derviches, aux parois desquels sont suspendus des tableaux calligraphiés.

Shafiq Abboud
En dépit du tumulte coloré que l’on voit sur les toiles de Shafiq Abboud, il est possible de procéder à leur lecture, et d’y suivre une multitude d’histoires et de souvenirs. Entre un coin du tableau, plein de détails lyriques, et l’économie qui gouverne l’autre coin, se développe un conflit, qui produit un univers plein de violence et de poésie tout ensemble, un univers qui suscite auprès des habitants des villes, isolés dans leur monde clos, une intense nostalgie pour les collines parfumées et les rivages déserts.
Et les strates géologiques révèlent l’histoire du monde, en des amoncellements de couleurs et de lignes créés par les coups d’un pinceau tenu d’une main sûre.

Ramses Younan
De 1939 à 1946, Ramses Younan prit part au mouvement d’inspiration surréaliste : “ Art et Liberté ”, mouvement fondé par Georges Henein et qui se proposait pour fin d’ébranler la société bourgeoise de l’Egypte d’alors. Mais à partir des années 60, il s’orienta vers l’abstraction pure. Ses tableaux, où domine la monochromie, nous font pénétrer dans ce qui ressemble à un paysage naturel et imaginaire empreint d’une inquiétude suggestive, et saturé de reliefs et d’accidents de terrain apparaissant comme des formes incertaines. Par le jeu des nuances de brun, ces œuvres nous introduisent au silence régnant sur les montagnes déchiquetées et les espaces désolés, ou dans les grottes que hantent la lumière et la tristesse.

Tayseer Barakat
Tayseer Barakat travaille des matériaux divers, afin de parvenir à la richesse de la forme, et, en même temps, à l’élaboration d’un contenu humain et politique. La toile collabore avec l’espace qui l’environne pour déterminer des rectangles de couleur foncée, et faire ressortir des parties plus petites à la grande richesse de détails. L’histoire quotidienne cherche son salut dans la clarté, des barreaux de lumière ou d’acier ferment à la fuite toute issue ; des flamboiements colorés, dans le silence du tableau, affirment leur géométrie parfaite ou suggèrent la révolte.

Zaman Al Jasim
Zaman Al Jasim établit une relation soigneusement équilibrée entre des couleurs éclatantes et l’emploi précis de lignes qui semblent des empreintes d’un pas agile sur des plages inviolées. Parfois, du sein de l’abstraction lyrique, apparaissent des formes suggérant des corps qui flottent ou disparaissent dans les profondeurs du tableau comme des secrets proférés à voix basse.


Balqees Fakhro
Avec une grande économie dans l’usage des couleurs, Balqees Fakhro construit des tableaux comme un château parfaitement équilibré. Les énergies expressives s’épandent à la surface du tableau comme des cataractes d’eau ou de lumière, parmi des collines et des plateaux faits de couleurs homogènes et complémentaires, afin d’approfondir la troisième dimension, celle du mouvement comme aussi bien celle du repos.

Ardash
Ardash a vécu, en artiste engagé, en homme participant aux souffrances et aux rêves de l’humanité toute entière et des Arabes en particulier, cette existence de luttes perpétuelles aimantée par le souci de perfectionner son art et le goût de la liberté. Lors même que ses œuvres semblent parfois purement abstraites, elles laissent percevoir un symbolisme charnel lié au rêve d’une libération des attaches mortelles et du bâillon du silence.
Au travers des couleurs chaudes et diaphanes se distingue un mélange de solitude et de sensualité, et l’on voit aussi s’associer la maîtrise des techniques issues de l’art des miniatures et tout le parti tiré par l’artiste des écoles de peinture occidentales ; c’est par là que ses œuvres trouvent leur accomplissement, et la capacité d’exprimer, tout à la fois, le réel sensible et l’imaginaire dans son étrangeté.

Fouad Bellamine
Dans la pénombre qui s’étend entre ciel et terre, la lumière porte encore en elle le désir d’un retour à une origine que ne viendraient pas corrompre les ombres de l’absence.
Cette lumière est la substance même que Fouad Bellamine ne se lasse pas de concrétiser tableau après tableau ; il a réussi à rassembler et étendre cette substance diaphane, qui rend les formes luminescentes et fait resplendir la surface de la toile au rythme de l’oscillation murmurante d’une aile de papillon.
Des strates de couleur blanche coulent les unes au-dessus des autres des cintres d’une coupole à une base cubique, d’autres se glissent entre des surfaces planes qui semblent d’abord parallèles mais finissent par se rejoindre. C’est une lumière blanche reflétée par les parois des mausolées, et qui resplendit entre des arcs de calcaire corrodés par les flots de l’océan.



Les métamorphoses du corps et les personnages mythiques

Ahmad Moualla
Chez Ahmad Moualla, le tableau est un espace vide qu’il investit afin de nous introduire, avec lui, à une cérémonie quasi-théâtrale où le mouvement représente une dimension supplémentaire. L’important ici n’est pas tant de reconnaître des personnages ou des noms que de prendre part, positivement, à un processus d’arrêt de la violence, ou de prendre position par rapport à la vie. Toute la lumière se concentre au milieu du tableau, où nous voyons un taureau énorme, presque vivant, debout sur un socle, ou un autel, des corps humains pressés les uns contre les autres au point de se confondre, semblant rechercher une bénédiction, à moins qu’ils n’attendent le partage de la victime. Cette foule, entraînée par une force souveraine, tourne autour du bloc cubique du haut duquel l’animal de légende regarde. Ce monument sacré d’allure païenne ne se trouve pas érigé devant un temple babylonien ou assyrien, mais sur une place banale entourée de maisons aux portes et fenêtres familières.

Khaled Al Owais
Le tableau, chez Khaled Al Owais, semble être un reflet à la surface d’une eau à peine agitée de vaguelettes. Au sein de ce mouvement perpétuel qui entraîne les formes dans une ronde incessante, le tableau, du fait de l’étirement exagéré de ses formes et de la pratique parfaitement maîtrisée de la simplification, se métamorphose en surfaces colorées tendant à devenir abstraites. Les silhouettes féminines enveloppées dans des tissus transparents ressemblent à des statues nabatéennes ou pharaoniques qu’animerait une danse primitive autour d’un foyer sacré, ou bien qu’on aurait enfermées dans un récipient de cristal d’où il est impossible de sortir. Certaines de ces masses colorées apparaissent comme des corps modelés en terre glaise, encore humides et ductiles sous les mains du potier qui les façonne sur son tour.

Paul Guiragossian
Paul Guiragossian ne cherche pas à éclaircir le mystère de ses personnages, mais bien plutôt, par de rapides coups de pinceau, et le tracé de bandes colorées, sa toile se rapproche de l’abstraction lyrique (ou expressive) et s’éloigne de toute imitation. Ces corps entremêlés dont on distingue mal les détails, et dont on ne peut déchiffrer le sens des mouvements, leur présence n’en est pas moins vivante et réelle, et leur intimité mutuelle se manifeste par la compénétration de leurs membres. Si l’on manque à percevoir les physionomies et les regards, on est guidé, dans la compréhension des personnages, par leurs mains et leurs pieds. Une lumière profuse jaillit de tous les points du tableau, et les ombres portées définissent les corps sans véritablement les séparer les uns des autres ; ces corps emportés dans le rythme de la vie. Entre le face-à-face et l’entre-deux, entre la matérialité de la couleur et la transparence de la lumière, les corps apparaissent comme des sortes de totems placés devant des temples oubliés, ou devant des demeures où s’abritent les esprits des ancêtres.

Mohamed Kacimi
Lorsque apparaît un corps au coin d’une toile de Kacimi, c’est à des fins de comparaison avec le bloc de couleur, comme un photographe place un personnage à côté d’une statue colossale pour donner l’échelle. La ligne, la lettre et le symbole ne sont plus que des indications nous invitant à entrer dans un monde coloré enchanté, à l’instar de ces signes que disposent les Bédouins aux bifurcations, dans les montagnes désertiques, à l’intention des voyageurs. Ici la ligne d’écriture ne vise pas au récit, elle est plutôt un horizon, difficile à atteindre. Elle joue aussi un rôle de démarcation entre des nuances de couleur très proches les unes des autres, ou d’ombre portée au-dessous des objets, dont la présence est ainsi soulignée. Emportées par un mouvement perpétuel au sein d’un vide éternel, les œuvres de Kacimi ressemblent à un secret murmuré dans la tempête, ou à une formule magique tracée sur quelque parchemin protecteur.

Fateh Al-Moudarres
Si Fateh Al-Moudarres porte un grand intérêt à la vie de tous les jours, dont il aime à représenter les scènes diverses, ses œuvres manifestent aussi une autre dimension, saturée de références mythologiques ou religieuses, et portant avec elle les symboles des anciennes civilisations, assyrienne ou palmyrénienne, par exemple. Il pratique essentiellement la touche expressive et les couleurs fortement contrastées, il tend parfois au surréalisme, opérant un mélange entre ses propres créations et ses positions simplement humaines. Il arrive souvent que la toile s’approche de l’abstraction pure, ou plutôt ressemble à une photographie aérienne d’un vaste paysage où se juxtaposent le vert des champs et l’ocre des villages. On le surprend parfois à mêler à des surfaces colorées des visages d’enfants ou d’autres membres de la famille, comme s’il évoquait un passé dont il garde la nostalgie.

Suad Al Attar
Loin des courants de l’abstraction et du post-modernisme, Suad Al Attar nous ramène à des territoires un peu négligés, situés quelque part entre la tradition et certaines zones de notre mémoire inscrite de signes et de symboles. Cet univers, magique et onirique à la fois, se trouve baigné d’une atmosphère de légende au sein
de laquelle l’artiste compose ses œuvres, comme des tapisseries pleines de détails étranges et merveilleux, issus d’une riche imagination. Des cavaliers sur des montures magnifiques aux selles serties d’émeraudes traversent au pas des palmeraies, dont le sol est planté de fleurs mouvantes et que hantent des animaux immobiles ; les feuilles des arbres y ont une allure angélique, les palmes sont comme des ailes, et la lune, rayonnant d’une lumière argentée, accompagne le voyageur dans les jardins paradisiaques.

Gouider Triki
Des spectres, des fantômes, des hommes sans tête, des oiseaux juchés sur des poissons ailés, des créatures inconnues des encyclopédies, tels sont les éléments du langage plastique de Triki, dont l’imaginaire, très particulier, associe la précision réaliste et la liberté du rêve. C’est un monde où les masses semblent flotter en apesanteur, sans craindre l’abîme, où chacun de ces corps flottants et de ces esprits diaphanes laisse apparaître les détails précis et quasi-magiques de sa constitution. Les signes et symboles qui emplissent le tableau racontent des histoires qui sympathisent avec tout ce qui vit, tout ce qui s’imagine. C’est une atmosphère de légende qui évoque les épopées transmises par les conteurs, et dont les lignes sont empreintes d’idéogrammes comme le géant, l’oiseau-roc, le dragon, la jument ailée ou la simorgh.

Chaïbia Tallal
C’est une artiste que la représentation ou la description intéressent moins que l’emploi des couleurs comme expression de la réalité ainsi qu’elle la voit, et de sa propre personnalité, riche de l’amour de la vie. Le pinceau s’empare de la liberté de choisir la couleur, et se meut dans l’innocence, sans se soucier des conventions et des règles reconnues par la pratique de l’art traditionnel. Des visages nous font face, attentifs, les yeux ouverts dans un étonnement perpétuel. Des corps racontent des histoires presque oubliées et que recrée Chaïbia dans chacun de ses tableaux.

Ali Mukawwas
Le dessin de Ali Mukawwas se caractérise par une précision extrême dans l’expression, et une grande ampleur imaginative dans le choix des sujets. Ses oeuvres apparaissent comme des légendes transmises de génération en génération. S’agit-il là de l’arbre de vie qui ombrage l’univers ? ou bien de l’arbre de la connaissance qui fut cause de la déchéance d’Adam et Eve ? L’homme, par ses métamorphoses et par son devenir, se dresse à la surface de l’existence, ou bien disparaît progressivement dans les profondeurs du désert.

Fakher Mohamed
Les créatures merveilleuses qui peuplent les tableaux de Fakher Mohamed nous emmènent dans un monde magique plein d’animaux ailés, de poissons qui marchent sur la terre et d’oiseaux qui nagent dans les eaux. Le palmier laisse ses palmes éclater comme des fusées, en l’honneur du cortège royal, où apparaissent toutes sortes d’éléments colorés. Réelles ou imaginaires, toutes ces créatures prennent part avec jubilation à la riche mosaïque qui respire la joie de la vie toujours renouvelée.



L’icône

Elias Zayat
Les tableaux d’Elias Zayat ressemblent à des fresques peintes sur les parois des vieilles églises. Des visages aux traits byzantins ou persans nous regardent du haut de balcons de bois suspendus dans un espace qui contient également des maisons traditionnelles à terrasses. Ces personnages nous fixent tout en vaquant à leurs occupations journalières ; deux jeunes filles enroulent une pelote de fil, tandis qu’un chien saute entre les chaises. Les couleurs chaudes et élémentaires employées dans le rendu de ces travaux quotidiens leur confèrent une dimension épique et légendaire, sans que nous ayons le sentiment de voir là des scènes étrangères à notre monde familier. A l’instar des peintures des tombes pharaoniques, le tableau fait voir des objets d’usage courant, comme une théière, des verres, des fleurs et des fruits. Mais il apparaît aussi comme faisant partie d’un autre tableau, éclairé à la bougie, d’une lumière adoucie de crépuscule.

Nizar Sabour
Si l’artiste conserve certains éléments de la peinture d’icônes – ainsi le nimbe lumineux autour de la tête des personnages – il en néglige d’autres : les traits des visages sont effacés, et leur physionomie individuelle disparaît dans des cadres au fond lumineux, ou derrière des barreaux dorés. Et si le symbolisme religieux se manifeste par la reprise fréquente de motifs évoquant la Vierge à l’Enfant, l ‘abondante utilisation de la couleur bleue – un bleu céruléen très vif en harmonie avec la couleur du cadre de bois – tend à transformer le sacré en dimension humaine, et le tableau ressemble alors à des motifs peints sur des coffres d’artisanat populaire, ou à des reliques de saint dans une châsse en verre, ou encore à une fenêtre ouvrant sur la Méditerranée.

Ismail Fattah
De l’intérieur de carrés et de rectangles nous regardent des visages dont il est malaisé de discerner l’identité, et même s’il s’agit d’hommes ou de femmes ; des visages dans des rectangles ou des carrés colorés, qui, tout en nous fixant les yeux grands ouverts, semblent en état de désarroi, et portent l’empreinte de la tragédie ou de l’épopée. Le voisinage de ces figures dans ces espèces de coffrets nous rappelle les figurines sumériennes que l’on voit, dans les musées, soigneusement rangées dans des vitrines. Certains de ces cadres carrés sont occupés par des symboles, qui sont courants dans son œuvre, comme des poissons, des seins ou des parties du corps humain. Par la simplicité, la concision de son tracé, et l’audace avec laquelle il oppose les couleurs des arrière-plans et des cadres , l’artiste fait ressentir l’éloignement qui gouverne les relations humaines, en dépit des contacts et des liens de toutes sortes qui donnent l’illusion de la proximité.

Georges Bahgory
Ces visages, ou ces masques, qui regardent fixement devant eux, au sein d’un espace vide où le spectateur ne pénètre pas, s’ils portent avec eux l’histoire longue des périodes de l’évolution artistique, de l’Égypte pharaonique et romaine à l’époque copte et islamique, n’en expriment pas moins la vision particulière de Bahgory, qui n’a de cesse d’explorer les voies de passage existant entre les arts des périodes anciennes et celui de l’Europe moderne, entre les dessins et les fresques des temples et des tombeaux égyptiens, les icônes que l’on voit dans les églises coptes, et les influences exercées par les mouvements artistiques modernes comme l’expressionnisme ou le fauvisme. Ces visages d’icônes aux yeux cernés de khôl nous font face sans nous regarder, comme les portraits du Fayoum, ils font passer leur regard au-dessus de nos têtes, occupés qu’ils sont d’eux-mêmes, passionnément épris de leur singularité. Mais il arrive qu’un visage plus petit se dissimule dans l’ombre, et celui-là nous observera attentivement, sans honte et sans masque.

Adel El Siwi
Il se peut que les corps oscillent autour d'axes invisibles, afin de réaliser leur troisième dimension sur la surface lisse de la toile, mais ceux-ci peuvent aussi, dans la stabilité, prendre la figure immense de quelque visage totémique, qui traverse la nuit obscure et parvient à l'aube resplendissante, sans que la crainte le fasse ciller un seul instant. Dans les œuvres de Adel El Siwi, les esprits reviennent à leurs corps, après l'amertume d'une première séparation, mais c'est pour mieux les quitter nouveau, en un voyage repris mais non répété, en un parcours qui n'est pas quête d'un départ. Car tout est un au commencement.

Marwan
Par des tableaux qui semblent d’abord monochromes, Marwan nous fait pénétrer dans un monde pictural riche en différenciations colorées, tantôt apaisées et tantôt plus violentes. Peu à peu nous y découvrons des figures humaines entremêlées et comme empilées les unes sur les autres comme des vestiges préhistoriques. Des yeux apparaissent, pétrifiés sous des laves volcaniques, ou bien grands ouverts sur l’au-delà, ou sur le vide. Des membres disloqués se réunissent et se reconstituent, pour exprimer des secrets psychologiques ensevelis dans les strates de la conscience individuelle et collective. Loin de tout bavardage littéraire, c’est la couleur seule qui transmet le message.

Abdulrahim Sharif
Abdulrahim Sharif est un artiste qu’a séduit depuis longtemps l’art du dessin, et ceci est manifeste dans nombre de ses œuvres, bâties sur un double niveau, pictural et linéaire. Comme beaucoup d’artistes arabes contemporains, il s’attache à la représentation de la physionomie, surtout celle des hommes. Ce sont des visages plongés dans l’ambiguïté, tant au plan formel qu’à celui de l’expression. Les traits tendent à se confondre dans des nuées de couleur sombre, mais tel regard direct, lancé de l’œil gauche, se trouve souligné et approfondi par la couleur jaune et le trait circulaire, autour de la tête.

Mahi Binebine
S’il arrive que des visages ou des masques apparaissent à la surface des tableaux de Mahi Binebine, ce n’est que pendant quelques instants, après quoi ils se fondent à nouveau dans cette lumière éclatante et cette chaude coloration d’où la forme tire son mouvement alterné d’apparition et disparition au sein de l’espace du tableau.
Des histoires prennent place sur la toile, et ramènent à la mémoire la douceur parfumée de lieux et de temps très anciens, inscrits dans l’espace des villes, des rivages et des steppes du Maghreb.
De par leur splendide équilibre de construction les œuvres de Mahi Binebine tendent à l’abstraction ; la forme et la ligne n’y sont qu’un moyen d’affirmer l’existence de rapports de couleurs entre des carrés et des rectangles qui s’interpénètrent.



Le signe et le talisman

Faisal Samra
Faisal Samra, comme les médecins, les pharmaciens et les magiciens d’antan, fabrique des amulettes et soigne avec des herbes sauvages. Ses œuvres laissent apparaître un mélange de dureté et de douceur, de pétrification et de volatilité, elles associent des aperçus de fouilles archéologiques au frémissement de la toile d’une tente. C’est un artiste qui se soucie moins de la postérité que de l’excitation qu’il y a à vivre l’instant de la création. Il recherche sans relâche de nouveaux moyens d’expression, et dès qu’il pense avoir acquis la maîtrise d’un de ces moyens, il s’empresse de partir à la découverte d’autres. Les éléments de son langage pictural peuvent être constitués de plumes d’épervier aussi bien que de peaux de chèvres ou de grains de sable emportés par le vent. Son œuvre est un voyage incessant parmi des caravanes qui ne connaissent pas le repos. Ses tableaux sont suspendus dans le vide ou fixés aux murs, ils sont transparents comme l’éther ou bien lourds et métalliques. Rassemblés, ils donnent à la fois la sensation du mystère et celle de la présence physique.

Abderrazak Sahli
Sahli jette à la surface de sa toile des signes talismaniques, des corps mutilés, des visages enfermés dans des boîtes magiques, et des lettres renversées. Tout cela est tissé de formules cabalistiques, qui évoquent une langue légendaire et inconnue, restée encore indéchiffrable. Chaque forme, chaque figure est entourée d’un espace vide qui, tout à la fois, l’isole des autres éléments, et lui confère une importance particulière, en fait le centre autour duquel se construit le tableau. Par le cadre richement orné de formes fantastiques et de symboles colorés dont l’artiste entoure ses tableaux, il crée une seconde langue et donne l’impression de peintures hiéroglyphiques placées autour de ces portes secrètes, dissimulées dans la paroi, qui permettent à l’esprit de franchir la muraille et de venir rendre visite au corps.

Rafik El Kamel
Les formes flottent dans l’espace du tableau habité par des couleurs vives et délicates, qui mettent en valeur le mouvement perpétuel de ces signes, cellules vivantes qui naissent et se multiplient sans discontinuer. Que ces éléments flottants se joignent ou se disjoignent, qu’ils soient pesants ou légers, qu’ils se colorent ou se transforment en simples lignes, ils ne se lassent pas de circuler entre des masses qui sont autant d’îles, au sein d’une lumière éclatante issue du vide. Ces signes chiffrés se réunissent ou se séparent en des formations colorées ou dessinées d’un caractère austère, à la recherche aventureuse d’un monde nouveau.

Ahmed Cherkaoui
Les toiles de Cherkaoui, caractérisées par un équilibre paradoxal, qui ne relève pas de la symétrie, apparaissent comme des vestiges inscrits sur des hauts plateaux, et visibles des seuls oiseaux, ou bien comme des motifs dessinés sur la paume ou le talon, rite mystérieux, mais plein de vie et de gaieté. La lecture de ces signes est malaisée, ils sont issus de cultures diverses, arabe, berbère, asiatique… Il est tout aussi difficile de déchiffrer des symboles qui ne disent rien de plus que leur présence actuelle sur la toile. Les couleurs chaudes et le dynamisme des lignes nous font voyager à travers les déserts, et visiter quelque mausolée lointain, ou bien apercevoir le ciel serein derrière les jardins des oasis. Avant la différenciation des langues, c’est le point qui se fait mot créateur, et c’est la ligne, primitive et éloquente, qui donne la puissance de naître et de se fondre sans drame dans l’existence. Quant aux vides intérieurs, ils sont empreints d’une atmosphère mystique, qui abrite des semences ardentes comme des astres.

Farid Belkahia
L’emploi que fait Farid Belkahia du cuir et des teintures naturelles comme le henné et le safran, ainsi que des oxydes naturels, indique chez lui le désir de mêler les différentes cultures d’Afrique du Nord – arabe, berbère, saharienne – aux courants de l’art contemporain. Les mains sont ouvertes et racontent leur histoire personnelle et éternelle, les symboles et les signes, éléments de la langue picturale de Belkahia, paraissent, sur la toile, des tatouages sur un corps toujours jeune, et sage. Belkahia est un artiste qui ne cesse pas de créer, et dont les œuvres, loin des sentiers battus, atteignent à un style tout à fait original.

Effat Nagui
C’est une magicienne de la peinture, qui mêle, sur ses toiles, l’audace de ses couleurs et de ses lignes noires et affirmées à des éléments archéologiques venus des âges antiques, ou des fragments de papyrus portant des dessins et des écritures hiéroglyphiques ou arabes. Elle établit ainsi un passage entre l’ancien et le moderne, entre le sacré et le quotidien. Les œuvres d’Effat Nagui sont pleines de signes et de significations cachées. Le serpent, protecteur des tombeaux, traverse le tableau au-dessus du griffon qui cherche l’œuf du dragon, et le taureau sacré protège le disque d’un soleil noir fécondé par l’eau du Nil.

Halim
alim ne se fixe pas dans un seul style, il passe de la peinture à la sculpture et à la céramique pendant la même période, ou bien unit tous ces styles en une seule œuvre. Nombre de ses œuvres sont pleines de signes, de symboles, de plantes et d’animaux merveilleux, outre des formes géométriques et ornementales. Les références peuvent être babyloniennes ou assyriennes, mais elles sont toujours dans la continuité d’une histoire qui n’est pas oubliée. Ces figures géométriques répétées évoquent le sceau d’un cylindre royal ou le motif imprimé sur une galette de pain béni ; l’œuvre est une fenêtre qui ouvre sur elle-même, un miroir qui ne reflète que sa propre image.



Le vestige, la lettre, l’écriture

Mohammed Omar Khalil
Parmi les signes de l’écriture, les ombres, les vides, les traits de lumière, et les suggestions de litanies soufies et de rythmes de tambourins, parmi les souvenirs à peine exprimés et les rêves obscurs, Omar Khalil parvient à créer une sorte de mosaïque mouvante, débordante de vie, dont les formes sont entraînées dans une célébration de la couleur. La mémoire topographique de l’artiste nous fait planer, au-dessus de ses tableaux, comme des éperviers prêts à plonger sur ses figures inspirées. Ce sont les cartes d’une mémoire collective, ou encore des labyrinthes désertiques au pied d’une cité ruinée, que la conscience de l’artiste restitue, en une quête inlassable du secret.

Mahmoud Hammad
Mahmoud Hammad a voulu se fonder sur l’équilibre et la rationalité de la géométrie des formes élémentaires, des couleurs et des vides pour exprimer l’esprit, la vitalité, le dynamisme de la lettre arabe. L’artiste effectue des va-et-vient entre l’usage de la langue employée à signifier des formules lisibles, et celui d’une langue abstraite où la lettre est une voie menant à l’abstraction pure. Parmi les cercles, les rectangles et les carrés déterminés par la couleur, et faisant fonction d’éléments architecturaux, la lettre surgit, en toute liberté, rompant leur immobilité et mettant fin à leur profond silence.

Mohamed Muhraddin
Dans le cadre du carré, Mohamed Muhraddin construit un monde pictural à l’équilibre parfait. Le vide y joue un rôle aussi considérable que les surfaces couvertes à profusion de couleurs organisées en subtils dégradés. Les lignes droites, les angles, les demi-cercles, les caractères d’écriture qui semblent des vestiges d’une langue disparue, tout cela fait ressortir la contradiction existant entre la sévérité du plan général et la douceur familière d’une existence saturée de réel. Nous sommes ainsi poussés à chercher le mot de l’énigme, par une lecture progressive du tableau, qui apparaît comme un chantier de fouilles archéologiques mal dégagées de leurs strates d’oubli.

Rafa Al-Nasiri
C’est par la transparence et le lyrisme que Rafa Al-Nasiri construit son tableau, qui rassemble des lettres et des signes en tant qu’éléments picturaux dépouillés de toute signification ou valeur linguistique. Le point et la ligne, ici, donnent un rythme à une œuvre qui se caractérise par la spiritualité et le sens métaphysique. C’est le monde à l’aube de sa genèse, ou même à l’instant qui précède la venue de l’Esprit, la nuée enveloppe encore les étoiles brûlantes, et les trous noirs dans le vide intersidéral, se transforment en volumes corporels à l’horizon.

Dia Azzawi
Parmi les membres dispersés à la surface du tableau, et peints de couleurs vives, en une organisation qui paraît d’abord abstraite, se distinguent des visages aux douces physionomies, évoquant des êtres légendaires des périodes sumériennes. Les couleurs se trouvent prises dans des conflits ou des réconciliations d’ordre quasi-tragique, et elles se décomposent afin d’échapper à l’éblouissement de la lumière. Il y a des lettres indistinctes et des signes qui indiquent des directions qui ne mènent nulle part. Entre clarté et ambiguïté, entre la forme et son ombre, entre le fixe et le mouvant , les toiles de Dia Azzawi nous emmènent en un voyage d’écriture et de chant, qui a son origine dans la nostalgie et prend pour fin l’affranchissement.

Shakir Hassan Al Saïd
L’œuvre de Shakir Hassan Al Saïd s’est développée à partir de recherches sur les dimensions spirituelles de l’art populaire, pour aboutir à l’emploi de la lettre, comme inspiration de travaux abstraits, qui ont leur origine dans la calligraphie arabe et les graffiti inscrits sur les murs. Au premier regard, le tableau semble relever de l’abstraction pure, puis des symboles, des signes, des lettres en gestation apparaissent, ou disparaissent dans l’atmosphère de la toile. Celle-ci témoigne d’une recherche fondamentale de la dimension spirituelle dans l’œuvre d’art, et c’est par l’affranchissement des contraintes de la forme figurée, que les conditions sont établies d’une exploration des profondeurs de la psyché humaine.

Karim Rassan Mansour
Les tableaux de Karim Rassan Mansour ressemblent à des murs qui porteraient des dates inscrites par ceux qui sont passés là, ou ont vécu dans ces demeures ; ce sont les témoignages de passants, dont certains auront oublié les mots de la langue, et d’autres auront gravé avec leurs ongles le nombre d’années de leur attente. Ce sont aussi des cartes indiquant la voie à suivre pour parvenir à un trésor, mais à peine a-t-on réussi à déchiffrer l’un des signes que l’on tombe au piège d’une autre énigme. C’est un espace vide, et sans frontières au sein duquel sont suspendues les clés de la compréhension, en un équilibre instable, jetant les unes sur les autres des ombres et des clartés. C’est une langue secrète, dont les symboles demeurent allusifs.

Mahdjoub Ben Bella
Entre les mains de Ben Bella, le tableau se change en histoire hantée de villes populeuses, et de marchés pleins de couleurs, de formes, de lettres, de symboles… C’est une écriture surimposée à une première écriture, et dont le message se perd. Parmi les lignes pressées apparaissent parfois un visage, un pied, une oreille, un œil, dont les linéaments racontent les gloires des ancêtres, ou bien font entendre la mélodie qui permettra aux derviches de poursuivre leur danse circulaire. L’imagination de l’artiste ne cesse de créer de nouveaux signes, qu’il enregistre sur ses tableaux magiques à la manière de quelque prêtre légendaire.

Ziad Dalloul
Les œuvres de Ziad Dalloul suscitent notre curiosité, par le bouleversement qui s’y fait de la surface tranquille de ce qu’il est convenu d’appeler le tableau, et sa transformation en quelque chose qui évoque l’espace cosmique. Il y a des conflits entre des corps solides et lourds et des objets transparents libérés des chaînes de la pesanteur, des rencontres entre les sources de la mémoire et l’expérience vécue de la culture et de l’art. L’introduction de la lettre ou du mot suggère la recherche d’une réconciliation physique entre le papier, la couleur et le langage. Ziad Dalloul est un artiste occupé par la recherche, non par la répétition, par l’aventure et le risque, et non par le souci d’arriver quelque part. Le but ici réside dans le voyage continuel, et la découverte elle aussi perpétuelle.

Youssef Ahmed
Youssef Ahmed use de la calligraphie d’une manière originale, puisque la lettre, aussi bien que le langage, s’effacent et disparaissent dans l’œuvre picturale abstraite. Les toiles se transforment en feuilles de papyrus antiques, inscrites de dates insondables. On dirait quelque écriture sur un parchemin de peau de gazelle, ou encore des signes tracés sur le sable. Ces œuvres tirent leur caractère particulier de la recherche inlassable, menée par l’artiste, des sources inspiratrices de la calligraphie arabe, et du mélange qu’il opère entre l’héritage visuel de cet art et les moyens d’expression de l’art moderne.

Nabil Naoum (traduction française de Luc Barbulesco)










Une esthétique de la lumière

Une collection de tableaux est comparable à une généalogie non point héritée mais volontairement choisie par le collectionneur pour donner forme à son rêve d'appartenance. Appartenance ici au monde arabe représenté par des créateurs issus de ces terres à la fois étrangères à l'Europe et reliées à l'Occident par le choix même de la forme artistique, peinture de chevalet à l'origine et aujourd'hui toutes les techniques les plus sophistiquées. Mais ici il s'agit bien de peinture et qu'émane-t-il de ce corpus de tableaux du monde que l'on appelle arabe, terminologie qui renvoie à des images mentales ne correspondant pas toujours à la richesse d'une esthétique décelable. Car le monde arabe de la création est à la fois relié à la plus haute mémoire et traversé par les flux d'une modernité provocante et productrice de nouveaux espaces mentaux propices aux rêves les plus futuristes.


L'existence de l'impossible

Dans l'esthétique des peintres arabes le corps est instrument de la quête essentielle, corps en extase, corps qui danse. Avec la main qui peint, le corps peint et l'âme s'expatrie vers les hauteurs, réclamées par le soufisme. La généalogie ne ment pas. Le souffle inspire les œuvres. Et la révolution industrielle de l'Occident n'y changera rien, ni l'évolution de la représentation à travers des écoles, des avant-gardes modernistes et postmodernistes.
La rencontre avec l'Europe et les États-Unis s'est faite, dans les voyages, à travers les livres, les images. On peut décrypter des compositions nouvelles, une approche conceptuelle parfois, une liberté de ton mais les artistes qui ont vécu – et beaucoup y vivent encore – dans le pourtour de la Méditerranée, pris dans les mouvements et les couleurs du désert et des profondeurs de la mer Rouge ou du Golfe, portent en eux le vertige d'une incantation reçue de naissance. C'est l'une des particularités plus ou moins évidente qui émerge d'une lecture attentive des œuvres. Ce que Ibn Arabi appelle " l'existence de l'impossible " sous-tend l'univers de nombreux peintres arabes donnant tout son prix à une recherche tirant l'homme vers le haut.
La lumière rayonne ou est plus ou moins occultée mais elle est bien là, à l'origine. Chaque artiste la qualifie suivant son rythme, son univers, l'intègre à sa recherche personnelle, elle traverse les signes archaïques de Cherkaoui, chargés d'une histoire remontant jusqu'aux sources des religions du Livre et au-delà. Au-delà, perceptible dans les traces qui effleurent les toiles de Mohamed Kacimi, traits noirs rappelant ceux que les hommes du Tassili gravaient sur les parois des grottes. Vertige des derviches, vertige du peintre.


Quand l'écriture primordiale devient langage

L'écriture apparaît sur les visages, en tatouage, ou comme dessin sur les murs et elle n'est pas évacuée quand un vrai langage plastique se construit – on en a la certitude quand on regarde les peintures de Shakir Hassan Al Saïd – une langue qui se charge de messages de plus en plus complexes. L'écriture, le dessin, la peinture avancent dans une recherche de plus en plus élaborée. Farid Belkahia déroule ainsi le fil d'une histoire ancienne, les formes symboliques s'enchaînant et évoquant l'esprit d'une lancinante course vers le dévoilement du mystère initial et du sens final.
Enfant, le peintre arabe a tracé les textes coraniques sur les tablettes, il a erré entre les lignes des sourates et entre les stèles des cimetières, rêvé devant la perfection des mausolées des saints, plongé aussi parfois les yeux dans ceux des icônes inspirées de Roublev. Le peintre arabe tout en ne revendiquant que la peinture peut se souvenir de Palerme, de Constantinople, de Grenade, de l'Égypte pharaonique. Les réminiscences sont plus ou moins visibles, claires chez un Nizar Sabour ou Georges Bahgory, plus enfouies et mêlées chez Effat Nagui. C'est son privilège d'avoir gardé la vision intérieure de mondes qui, pour un peintre occidental, sont souvent à des années lumière de sa mémoire. L'œuvre naît dans cet espace d'oscillation entre le passé et le présent, entre la perception intellectuelle du monde et l'appréhension sensible : intuitions / observations.
Il a écrit, psalmodié, cligné des yeux devant la beauté, devant l'aube, et hurlé qu'il n'en pouvait plus de subir mortification et blessure. Il dit le double jeu de la vie qui est aussi celui de la mort et de la perte de l'espérance. Ce sont le rouge d'Azzawi que chante le poète Mahmoud Darwish, et les bleus de Mahi Binebine sur lesquels des masques crient au secours. Et si la lumière masquait le vide du destin ?
La grande prétention du monde de l'art en Europe a été de croire que l'art progressait avec le développement de la technologie et des sciences. Le seul progrès est celui d'une conscience plus fine au développement de l'être. Le reste vient par surcroît.
Aujourd'hui presque tous les artistes voyagent et reçoivent des messages forts des pays, des villes, des œuvres qu'ils côtoient. L'artiste arabe tient les deux bouts de la chaîne, celui qui le relie aux rivages des origines avec en héritage l'art populaire dans lequel il sait puiser et celui qui s'oriente dans l'avenir.


Lumière sur lumière

L'éblouissement de Delacroix, de Nicolas de Staël, des peintres-voyageurs du XXe siècle, devant la lumière de l'Orient était déjà une parade contre la déshumanisation du monde. Les peintres que nous côtoyons ici ne disent rien d'autre que la capacité de la lumière à éveiller, à tenir contre les forces mortifères. Lumière intérieure et lumière de l'astre diurne transformant les volumes et les surfaces en signes positifs et négatifs d'une aventure picturale où les émotions et la capture des paysages se fondent, créant le " cosmos plastique " dont parlait Paul Klee. Si aigu l'élancement de la lumière, la couleur irradie chez Fouad Bellamine, perce derrière des calligraphies chez Fahrelnissa Zeid, elle triomphe et annonce une résistance aux désillusions, à la perte du sens. Lumière universelle que le barbare du XXIe siècle redécouvre dans la peinture des artistes d'Orient, justes dans leur propos d'hommes debout dans la réalité inquiétante de la mondialisation. Il ne peut y avoir connaissance du présent écrivait le peintre Tobey s'il y a reniement du passé, pointant l'importance de la liaison entre les phases de l'histoire individuelle, les phases de l'histoire de l'humanité. L'inscription de l'artiste dans le temps recomposé lui permet de méditer dans l'écart, d'évaluer la capacité de l'acte de création à transcender l'ordre matériel du monde, à se relier à une vérité aussi magique qu'irrationnelle, à capter entre les éclairs des guerres le sourire d'un dieu.

Nicole de Pontcharra




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