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Contact Presse : Mériam Kettani


Les cartes présentées dans l’exposition représentent la péninsule arabique seule ou inscrite dans un contexte géographique (ex. l’Asie) ou historique (ex. L’empire Ottoman) plus vaste.

Exception faite d’un portulan, ce sont toutes des cartes imprimées. La plus ancienne date de 1480, soit trois décennies environ après l’invention de l’imprimerie par Gutenberg et les plus récentes datent du début du 19e siècle. Hormis quelques cartes ottomanes des 18e et 19e siècles, elles sont toutes issues d’ateliers cartographiques européens.

Cette exposition permet d’appréhender, de la Renaissance au début de l’époque moderne, le recul des limites d’une partie - la zone de l’Océan Indien - du monde connu par les Européens grâce aux grands voyages de découvertes, l’approfondissement des connaissances du monde déjà connu avant ces voyages — ce qui est le cas de l’Arabie -, les évolutions et déplacements des grands centres de la cartographie européenne et enfin, la manière dont la représentation cartographique, à travers tous les éléments qui précèdent et à travers sa diversification, est révélatrice des intérêts, enjeux et ambitions des grands états coloniaux européens et est progressivement devenue un instrument de connaissance et de puissance au service de ces états.

L’Arabie est l’ultime prolongement sud-occidental de l’Asie. Elle est géologiquement rattachée à l’Afrique dont seul l’effondrement de la Mer Rouge la sépare. Elle est bordée par la Mer Rouge et le détroit de Bâb al-Mândab à l’ouest, le Golfe d’Aden ouvrant sur l’Océan Indien au sud et le golfe Arabique au nord-est, lui-même relié au Golfe d’Oman et à l’Océan Indien par le détroit d’Ormuz.

La plus grande partie de la péninsule arabique est couverte de déserts d’une extrême aridité. Les seuls accidents à ce paysage sont une ride montagneuse surplombant la frange orientale de la péninsule, le long du golfe d’Oman et surtout, une région élevée, culminant à 3700 mètres d’altitude, située au sud-ouest et dont le nord du Yémen constitue le cœur.

Le climat tempéré de cette région et sa fertilité lui valurent dès l’antiquité le surnom d’Arabie heureuse (Arabia felix en latin) et, dans le monde antique, sa relative inaccessibilité, la richesse des denrées précieuses qui en provenaient, ainsi que la réputation d’indolence fortunée (dans tous les sens du terme) de ses habitants contribuèrent à en faire dans l’imaginaire fertile des Occidentaux une contrée quasi-mythique.

Le mythe commença avec Hérodote qui décrivait au 5e siècle av. J.C. cette région des confins où l’on trouve encens et épices parfumées en abondance. Alexandre le Grand y envoya une expédition de reconnaissance qui permit aux Grecs de connaître toutes les routes, peuples et royaumes d’Arabie ; sa mort en 323 av. J.C. mit un terme au projet de conquête que cette expédition devait préparer. En 24 av. J.C., c’est au tour d’Auguste de faire une tentative infructueuse d’annexion de cette région à l’empire romain.

Au 2e siècle de notre ère, le géographe et astronome alexandrin, Claude Ptolémée, donna dans sa Géographie toutes les indications pour établir une carte de l’Arabie.

Ce sont les Arabes qui redécouvrirent la Géographie de Ptolémée et qui les premiers, la réutilisèrent comme une des bases de leurs connaissances géographiques. Par ailleurs, le développement de leurs connaissances en astronomie doublée de la multiplicité de leurs voyages de commerce et de pèlerinages, tant par voie terrestre que maritime, leur permirent, dès le Moyen Âge, d’acquérir un grand savoir dans le domaine de la géographie et d’avoir entre autres une très bonne maîtrise de la Mer Rouge, du Golfe Arabique, de l’Océan Indien jusqu’à l’embouchure du Zambèze et de la côte occidentale de l’Inde.

Malgré la défiance du monde chrétien vis à vis des terres d’Islam, les compétences des géographes musulmans étaient reconnues dans les cours occidentales où de nombreuses cartes arabes circulaient. Au 12e siècle, le roi normand Roger II de Sicile alla même jusqu’à appeler à sa cour le géographe marocain Idrissi qui combina ainsi pour la première fois dans une carte les connaissances arabes et occidentales du monde.



Les cartes de Ptolémée de la fin du XVe et du XVIe siècle.

Claude Ptolémée, bibliothécaire, astronome et géographe à Alexandrie au 2e siècle de notre ère, laissa à l’humanité une œuvre majeure, La Géographie, qu’on peut considérer comme le premier traité de cartographie scientifique et qui influença considérablement la géographie jusqu’à l’époque des grandes découvertes de la Renaissance. Il fut en effet l’initiateur d’une utilisation systématique de la latitude et de la longitude à partir d’un méridien de référence, il proposa des solutions au problème de la représentation de la rotondité de la terre sur une surface plane et enfin, il semble être à l’origine de l’orientation des cartes avec le nord en haut et l’est à droite.

Le monde connu de Ptolémée se limite à trois continents : l’Europe, l’Asie et l’Afrique. Il s’étend du 16e parallèle de latitude sud au 63e parallèle de latitude nord et, — selon ses mesures erronées car il avait surestimé la largeur du continent asiatique - sur 180 degrés de longitude, des îles Fortunées (Canaries) à la Chine. On n’a pas de preuve que Ptolémée ait lui-même tracé de cartes mais il donne, dans La Géographie, toutes les indications nécessaires à l’élaboration d’une carte de l’œcuménée dans son intégralité et de vingt-six cartes des différentes parties du monde connu : dix pour l’Europe, quatre pour l’Afrique et douze pour l’Asie.

L’édition la plus ancienne que l’on connaisse du texte de Ptolémée date du 11e siècle et est une traduction arabe. On en retrouve ensuite des traductions grecques à Byzance au 13e siècle, dont certaines contiennent des cartes et enfin des traductions latines à partir du début du 15e siècle.

La première édition imprimée du texte date de 1475 et la première version imprimée pourvue de cartes paraît deux ans plus tard.

L’ouvrage connut rapidement un très vif succès et une très large diffusion, facilités par la traduction latine d’une part et par l’imprimerie d’autre part. Les éditions se multiplièrent pendant toute la fin du 15e et le 16e siècle, avec des cartes gravées sur bois ou sur cuivre, monochromes dans un premier temps puis polychromes à partir de 1511 (cat.2). La plupart des éditions proviennent d’Italie - de Venise principalement - , de Bâle et de Strasbourg.

Très rapidement, dès les éditions manuscrites du 15e siècle, on trouve deux types de versions : celles contenant les vingt-sept cartes originelles décrites dans La Géographie d’un côté et de l’autre, celles contenant l’ajout de cartes modernes (novae tabulae ou tabulae modernae) visant à apporter précisions ou révisions sur le monde ancien ou à faire part des découvertes de nouveaux territoires.

La division classique de péninsule arabique se répartit en trois zones : Arabia Deserta (Arabie déserte), Arabia Petrea (Arabie rocheuse) et Arabia Felix (Arabie heureuse).

La carte de Ptolémée correspondant à la péninsule arabique est la sixième carte d’Asie (Sexta Asiae Tabula) (cat.1-4, 6-9) et la première carte moderne de la Géographie de cette région du monde a été gravée à Venise en 1548 (cat.10) ; par rapport aux précédentes on peut y distinguer clairement la presqu’île de Qatar et l’île de Bahreïn.

Sur les cartes de cette période, on constate que le mythe de l’Arabie Heureuse est encore très persistant ; celle-ci occupe la quasi totalité de l’espace, reléguant l’Arabie Déserte et l’Arabie Rocheuse - cette dernière étant parfois même absente - à une étroite bande au nord de la péninsule.



La suprématie des Flandres dans la deuxième moitié du XVIe siècle : Gerard Mercator & Abraham Ortelius.

Même si le premier a publié une édition de la Géographie de Ptolémée, on peut considérer Gerard Mercator et Abraham Ortelius, tous deux originaires des Flandres, comme les pères de la cartographie moderne. Mercator parce qu’il est l’inventeur en 1569 de la projection qui porte son nom, projection qui allait considérablement faciliter la navigation et rester la plus répandue jusqu’au
20e siècle, Ortelius parce qu’il fut avec le Theatrum Orbis Terrarum, le premier à publier en 1570 un atlas au sens moderne du terme (bien que ce soit Mercator qui ait eu l’initiative d’intituler ainsi les volumes qu’il publia à partir de 1585).

Pour la première fois en effet, les cinquante-trois cartes regroupées dans le Theatrum sont exécutées dans un format et un style uniformes. De plus, elles sont basées sur les connaissances contemporaines plutôt que sur le mythe et le savoir classique et sont donc de ce point de vue en rupture avec les cartes de Ptolémée.

Signe de cette modernité, l’Arabie représentée par Ortelius est désormais souvent inscrite dans le cadre plus vaste et contemporain de l’empire ottoman (cat.15, 16, 21, 28) qui étendit sa domination à l’Arabie après la conquête de l’Égypte en 1517, et les noms anciens sont de plus en plus fréquemment remplacés par leurs substituts modernes.

On note cependant un certain nombre d’erreurs et d’imprécisions géographiques - parfois plus que dans les cartes de Ptolémée - et surtout la persistance de quelques mythes, dont certains sont d’ailleurs à l’origine de voyages d’explorations, comme celui du Prêtre Jean, dont une carte de l’exposition représente le royaume en Éthiopie (cat.18). Cette figure légendaire, d’abord située en Asie, puis en Abyssinie, apparut de source sûre au 13e siècle. Elle fut tellement prise au sérieux qu’elle motiva de nombreux voyages de découvertes dans l’espoir de retrouver son royaume afin d’aider les croisés à reconquérir Jérusalem dans un premier temps puis pour prendre à revers l’empire Ottoman et ainsi lutter contre l’avance de l’Islam dans un second temps. Cette motivation politico-religieuse fut un des principaux éléments qui incitèrent les navigateurs portugais à s’aventurer de plus en plus bas dans l’Océan Indien.

La projection de Mercator, qui permettait aux marins de tracer un itinéraire, même long, en ligne droite sur une carte, mit cependant du temps à être adoptée par ceux-ci. Il fallut attendre le 17e siècle pour qu’elle soit largement répandue et jusque là, ce sont les portulans qui gardèrent la faveur des navigateurs.

Ces cartes côtières et maritimes manuscrites, tracées sur parchemin et dont la mise au point fut rendue possible par l’utilisation généralisée de la boussole au 13e siècle (le plus ancien exemple connu date de 1290), sont des cartes entièrement empiriques, tracées sans projection ni latitude et longitude, couvertes de réseaux géométriques de lignes de rhumbs, généralement issues de roses des vents (cat.26). Ces cartes manuscrites sont toutes originaires des grandes puissances maritimes du sud de l’Europe (Italie, Espagne puis Portugal au 16e siècle).

D’un point de vue esthétique, Mercator introduisit dans le nord de l’Europe l’écriture italique, très utilisée dans les cartes de la Renaissance et du 17e siècle et Ortelius institua la tradition qui perdura pendant la même période des cartouches ornés contenant le titre et le nom de l’auteur, des cartouches d’échelle et des représentations de créatures marines et de navires.

A cette époque, la gravure sur cuivre avait déjà largement supplanté la gravure sur bois et cette tendance ne fit que s’accentuer aux périodes ultérieures, jusqu’au 19e siècle.



L’âge d’or de la cartographie : la première moitié du 17e siècle aux Pays-Bas.

En 1581, les Pays—Bas s’affranchissent de la domination espagnole et fondent leur propre fédération.

Dès 1602 ils créent la Compagnie hollandaise des Indes Orientales qui ne tarde pas à élever des entrepôts à Moka et à Aden. Très rapidement, les structures économiques de ce pays, basées sur la bourgeoisie capitaliste et les banques, lui permettent de supplanter le Portugal dans le domaine des voyages de commerce. Ainsi, à partir de 1622, la prise d’Ormuz par les Perses Safavides permet aux Hollandais de se substituer aux Portugais dans le contrôle des échanges commerciaux de la région.

Parallèlement se développa à Amsterdam une production cartographique intense, répondant aux besoins du commerce, maritime notamment, et aux exigences d’une bourgeoisie cultivée, férue d’histoire et de géographie.

Cette production, à caractère artisanal, se caractérisait par une âpre course au profit qui se faisait souvent au détriment de l’intérêt scientifique. La concurrence effrénée entre maisons d’éditions rivales les incitait à réutiliser les mêmes plaques de cuivre, éventuellement légèrement remaniées, plutôt que d’en produire de nouvelles, basées sur les acquis géographiques les plus récents. Ainsi, les plaques de Mercator furent rachetées et re-publiées par Jodocus Hondius (cat.32) puis par son fils Henricus et Jan Jansson (cat.34) qui était son beau-frère et associé, avant qu’une partie ne soit revendue à la famille Blæu.

Jan Jansson et les Blæu - Guillaume et ses fils Jean et Cornelis - étaient les deux plus grands représentants de cet âge d’or de la cartographie à Amsterdam.

Les cartes de cette époque gagnent en clarté et surtout, un soin accru est apporté à leur aspect décoratif ; la calligraphie est splendide, les cartouches de titres et d’échelle sont de plus en plus ornés, jusqu’à être sur certains exemples entourés de véritables scènes (cat.58) et les bordures sont parfois agrémentées de personnages en costume et de vues de villes dans des médaillons (cat.33, 47). On reconnaît cette dernière caractéristique sur les magnifiques cartes de l’Anglais John Speed, dont les plaques de cuivre étaient gravées à Amsterdam par Jodocus Hondius avant d’être renvoyées en Angleterre pour y être imprimées (cat.42-44).

A cette époque, on constate également une demande accrue des atlas de poche dont le premier exemple connu avait été publié par Ortelius en 1577.

Le centre de la péninsule arabique demeure très mal connu des cartographes, et ce pour encore deux siècles. Par ailleurs, c’est surtout son littoral qui intéresse les Occidentaux pour des raisons de stratégie commerciale.

On note donc la présence de remplissages plus ou moins fantaisistes dans les zones peu connues ou inexplorées et la persistance de nombreuses erreurs et imprécisions cartographiques, concernant par exemple l’emplacement de certaines villes, même les plus connues, l’ajout de chaînes de montagnes imaginaires ou la localisation du Yémen, souvent déplacé de manière erronée au centre de la péninsule.

D’autre part, la représentation cartographique de la région est encore loin d’être unifiée et peut donc parfois sembler arbitraire. Citons comme exemple les mers qui continuent à changer de nom d’une carte à l’autre ou des villes aussi importantes que La Mecque et Medine, complètement absentes de certaines cartes.

Par contre, la cartographie de l’Arabie devient de plus en plus diversifiée ; aux côtés des cartes anciennes sont publiées un nombre croissant de cartes modernes, l’Arabie heureuse commence enfin à retrouver des proportions plus proches de la réalité et cède du terrain à l’Arabie déserte jusqu’à ne plus représenter qu’une moitié du territoire (cat.47), et enfin, apparaissent pour la première fois des cartes régionales de cette partie de l’Asie (cat.31).



La deuxième moitié du XVIIe siècle et la cartographie française.

Vers le milieu du 17e siècle, malgré la présence de quelques grands cartographes comme Frederick de Wit, la cartographie des Pays-Bas commence à décliner, victime de son mercantilisme et de son succès qui l’ont empêchée de renouveler ses sources scientifiques. Ce déclin se fait au profit d’autres centres européens comme l’Angleterre ou la France, au même moment où ces deux puissances allaient prendre le relais des Pays-Bas pour le contrôle du commerce maritime dans l’Océan Indien.

La cartographie française se caractérise par une production plus sobre et moins ornementée mais aussi plus rationnelle, plus scientifique et s’appuyant sur un esprit beaucoup plus critique que celle de ses prédécesseurs hollandais.

Le développement de cette école cartographique est liée à la politique de Richelieu puis de Colbert sous le règne de Louis XIV, visant à défendre les intérêts maritimes du royaume et qui aboutira à la création de la Compagnie française des Indes Orientales en 1664 puis à celle du Dépôt des Cartes et Plans de la Marine en 1720, pour lequel travailla Jacques Nicolas Bellin. Les grands cartographes français bénéficient donc dans ces circonstances, d’un soutien jusqu’alors inédit en Europe de la part du pouvoir royal.

L’un des pères fondateurs de la grande époque de la cartographie française est Nicolas Sanson. Cet historien de formation, originaire d’Abbeville, s’inspira d’abord de ses pairs hollandais pour finalement prendre rapidement ses distances avec leurs travaux et poser les bases d’une école française qui allait influencer considérablement le reste de l’Europe dans la seconde moitié du 17e et au 18e siècles.

On remarque dans les cartes de la péninsule arabique de Sanson, malgré la persistance d’erreurs, un souci de précision accrue et l’ajout des données géographiques les plus récentes (cat.59-62) concernant notamment les régions centrales de l’Arabie.



L’époque des grands empires coloniaux, la réforme cartographique et les premiers voyages en Arabie.

A la fin du 17e et au 18e siècles, trois grandes puissances européennes se partagent et se disputent la conquête de nouveaux territoires et le monopole du commerce maritime : les Pays-Bas, la France et l’Angleterre. Les trois pays produisent évidemment un grand nombre de cartes, nautiques notamment, pour servir leurs visées commerciales et colonisatrices.

A cette même période, on assiste aussi à la renaissance de la cartographie italienne et allemande, à l’émergence de la cartographie danoise et, fait inédit, à la naissance de la cartographie imprimée ottomane, s’inspirant essentiellement de sources arabes mais aussi occidentales (cat.156).

Poursuivant l’œuvre de Sanson, c’est cependant l’école française qui est la principale initiatrice de la réforme cartographique qui s’est opérée à la charnière des deux siècles, se situant à la pointe du progrès scientifique, avec la mise au point de méthodes comme la triangulation - utilisée principalement dans les cartes topographiques -, la projection planimétrique, la mesure de l’arc de longitude, la découverte de la forme sphéroïde - aplatie aux pôles - de la terre, la mesure de la longitude grâce aux lunes de Jupiter…

Les deux pôles de cette école cartographique sont Guillaume Delisle et Jean-Baptiste Bourguignon d’Anville. Les cartes de Delisle ont été inlassablement ré-éditées, dans plusieurs pays d’Europe, jusqu’à la fin du siècle, et souvent sans changement notable.

Si les cartes de ces deux auteurs ont connu un tel succès, c’est qu’elles étaient considérées à juste titre comme les plus précises de leur temps, avec, dans la lignée de Sanson, un esprit critique qui incitait leurs créateurs à laisser des espaces vides plutôt que de les remplir de données non vérifiées.

A Amsterdam, les cartes de Delisle ont été ré-éditées par Covens et Mortier tandis qu’un autre cartographe, Pieter Van der Aa, travaillait dans un esprit très différent, plus dans la lignée de ses prédécesseurs hollandais du 17e siècle : ses cartes sont souvent d’une grande imprécision géographique mais leur originalité tient à la très grande finesse de leurs décors, qui tendent à occuper un espace de plus en plus grand, allant parfois jusqu’à occulter une partie de la zone cartographiée.

Sur ses cartes, la péninsule arabique est souvent presque entièrement couverte par l’Arabie rocheuse et la Mer Rouge est très déformée. Cependant, il introduit quand-même quelques nouveautés comme la disparition des grands lacs figurant encore sur de nombreuses cartes de cette époque et une répartition des reliefs, en général relativement juste.

En Allemagne, le renouveau cartographique est représenté par Johann-Baptist Homann qui fonda sa maison d’édition en 1702 à Nuremberg, puis par ses héritiers parmi lesquels on retrouve Johann Matthias Hase, par Georg Matthäus Seutter qui fut l’élève d’Homann et par le gendre de Seutter, Tobias Conrad Lotter.

Les cartes de l’Arabie de cette époque contiennent un grand nombre de nouveautés, malgré la persistance d’erreurs et d’incertitudes concernant par exemple la largeur de la péninsule, la forme de la Mer Rouge ou l’emplacement de certaines villes, régions et reliefs.

C’est en effet surtout dans les détails qu’on note des changements importants ; ainsi la presqu’île du Sinaï commence à prendre une forme proche de la réalité, de nombreuses subdivisions modernes, correspondant à la situation politique contemporaine, viennent s’ajouter ou se substituer aux divisions classiques et les zones centrales de la péninsule commencent à se remplir.

Quant aux données qui figurent sur les cartes, elles sont de plus en plus nombreuses et variées. Elles renseignent par exemple sur la taille des villes, les systèmes des cours d’eau, la répartition religieuse ou les routes caravanières et sont représentées par des symboles qui tendent à se diversifier.

On rencontre également de plus en plus fréquemment des cadres occupant un large espace de la carte et renfermant des données écrites telles que des tables de longitude et de latitude des positions et villes les plus importantes mais aussi des commentaires historiques, des noms de sultans ottomans et même des arbres généalogiques (cat.151).

Autre fait marquant, on constate une recrudescence des cartes maritimes de l’Océan Indien et l’apparition de cartes détaillées du Golfe Arabique à la fin du siècle (cat.211) et surtout de la Mer Rouge à partir du milieu du siècle (cat.181-182, 208-209), signe de l’intérêt tardif de la France pour cette dernière région, qui débuta entre 1709 et 1711 avec l’envoi par des négociants de Saint-Malo de deux navires pour ouvrir le marché du Yémen.

Ces cartes, répondant à des impératifs économiques et militaires, comportent des indications détaillées telles que la profondeur des eaux ou la représentation des massifs coralliens, ainsi que des inserts contenant des plans de ports ou des cartes du détroit de Bab al-Mandab.

Cet intérêt pour le littoral arabique se retrouve également dans la publication de cartes et de vues de villes portuaires et fortifiées.

Pour ce qui est du reste de la péninsule, la majeure partie en demeurait encore inviolée par les explorateurs occidentaux.

Une des premières expéditions de l’époque moderne dans la péninsule arabique est une expédition danoise qui s’est effectuée en 1764-1765 au Yémen. Son seul survivant, Carsten Niebuhr, publia à Copenhague en 1772 un ouvrage, Voyage en Arabie, qui allait inaugurer la tradition moderne du récit descriptif sur cette région du monde.

D’autres aventuriers suivirent les traces de Niebuhr, allant jusqu’à se faire passer pour musulmans afin de pouvoir pénétrer dans les lieux saints. Ce fut le cas du Suisse J.L. Burkhardt qui explora le Hejaz entre 1813 et 1815 et visita la Mecque et Médine.

Ces voyageurs ont rapporté de leurs périples les premiers témoignages et images documentés de cette région encore méconnue des Européens et ont ainsi contribué à progressivement remplacer dans leur imaginaire le fantasme par la réalité.

Une série d’événements politiques tels que l’occupation d’Aden par les Britanniques à partir de 1839, la construction du canal de Suez dans les années 1860 et le déclin de l’empire ottoman, transforma profondément le contexte du voyage en Arabie au cours du 19e siècle. Ce sont essentiellement les Anglais, qui s’étaient également rendus maîtres du commerce dans l’Océan Indien, qui se consacrèrent à cette tâche.

Les premières traversées du désert se firent dans les années 1860 seulement. En 1862-1863, un jésuite anglais, William Palgrave traversa le désert d’An-Nafud au nord de la péninsule jusqu’au Golfe Arabique et publia une carte significative de la région. Entre 1876 et 1878, un autre voyageur anglais, C.M. Doughty passa deux ans dans le grand désert central du Najd. Quant au Rub al-Khali, il demeura encore vierge du passage des Européens jusque dans les années 1930.



Conclusion

En abordant l’histoire de l’exploration et de la cartographie de la péninsule arabique, on se retrouve donc devant le paradoxe suivant, qu’on peut généraliser à tout le continent asiatique : l’Arabie est une région connue des Occidentaux depuis la plus haute antiquité. Elle a de tout temps attisé leur imagination et leur curiosité. Elle est située, en tant que partie de l’Asie, dans la continuité de l’Europe dont elle est géographiquement très proche. Mais elle est pourtant restée en grande partie inexplorée jusqu’à une époque très récente. Ce paradoxe s’explique par deux facteurs principaux : le caractère extrêmement inhospitalier de la majeure partie de cette région qui rendaient les voyages particulièrement périlleux d’une part et d’autre part la présence islamique que les Européens ont toujours cherché à contourner dans leurs voyages de découvertes.






Glossaire

Boussole : instrument d’orientation dont l’usage est attesté en Europe à partir du 13e siècle, reposant sur l’utilisation d’une aiguille aimantée dont la tête indique le nord magnétique.

Échelle : rapport de réduction entre les distances réelles et leur représentation sur une carte. Une grande échelle permet de représenter de nombreux détails d’une zone réduite tandis qu’une carte de taille équivalente mais à petite échelle représentera une zone plus vaste mais moins détaillée.

Gravure :
- La gravure sur bois consiste à sculpter une planche de bois de manière à laisser apparaître le motif en relief. Celui-ci, après avoir été enduit d’encre est appliqué sur la feuille. Cette méthode a été utilisée pour les premières cartes imprimées au 15e siècle. Dès le 16e, elle est progressivement supplantée par la gravure sur cuivre.
- La gravure sur cuivre consiste à graver en creux le motif sur une plaque de cuivre. Les lignes gravées sont ensuite remplies d’encre et la plaque pressée contre la feuille de papier. Cette méthode permettait un tracé beaucoup plus détaillé que la précédente et elle fut préférentiellement utilisée à partir des année 1550 jusqu’à remplacer complètement la gravure sur bois et ce, jusqu’à l’utilisation de la lithographie au 19e siècle.
- La lithographie fut mise au point en Allemagne en 1798 mais le secret en fut jalousement gardé pendant plusieurs décennies. A partir de 1825, elle devint la méthode la plus utilisée pour l’impression des illustrations et des cartes. Elle consiste à dessiner le motif sur une surface plane, originellement en pierre, à l’aide d’un produit graisseux sur lequel l’encre allait adhérer. Le succès de cette méthode est dû à sa rapidité et à son bas coût d’exécution par rapport à la gravure sur cuivre.

Incunable : appellation donnée aux œuvres et par extension aux cartes imprimées avant le 16e siècle.

Latitude : mesure de la distance nord-sud séparant un point de l’équateur. Elle comprend 90 degrés dans l’hémisphère nord à partir de l’équateur qui figure le degré zéro et autant dans l’hémisphère sud. Ces degrés sont représentés par des parallèles.

Longitude : mesure de la distance est-ouest séparant un point d’un méridien d’origine, représenté par une ligne imaginaire traversant le globe terrestre du pôle nord au pôle sud. Il y a 360 degrés de longitude (180 de chaque côté du méridien d’origine) et chaque degré se divise en 60 minutes. Contrairement aux parallèles qui ne se rencontrent jamais, les extrémités des méridiens se touchent aux pôles.
Tandis que la latitude a pu être mesurée avec une assez grande acuité dès l’antiquité, il a fallu attendre la seconde moitié du 18e siècle et la fabrication du premier chronomètre fiable par l’anglais John Harrison en 1765 pour enfin pouvoir mesurer la longitude avec une précision comparable.
L’adoption universelle du méridien de Greenwich comme méridien d’origine ne se fit qu’en 1884.

Planimétrique (carte) : carte dont est absente la représentation du relief, c’est à dire des dépressions et élévations du terrain

Projection : opération mathématique permettant de représenter la sphéricité de la terre sur une surface plane.

On distingue deux grandes catégories de projections : les projections équivalentes qui permettent de conserver les rapports de superficies et les projections conformes qui permettent de conserver les rapports d’angles. Ces dernières sont préférentiellement utilisées pour la navigation.
La projection de Mercator, conforme également, se caractérise par l’écartement progressif des parallèles de latitude de l’équateur aux pôles.
Dans les cartes de Ptolémée, c’est généralement une projection conique qui est utilisée.

Rose des vents : étoile à huit, seize ou trente-deux branches figurant sur les boussoles et les cartes nautiques et représentant les points cardinaux et collatéraux.

Rhumbs : ensemble de lignes, issues du centre d’un cercle parfois représenté par une rose des vents, indiquant sur les cartes nautiques les directions des vents.

Triangulation : méthode de représentation cartographique, très utilisée pour les cartes topographiques, basée sur la trigonométrie, c’est à dire sur la branche des mathématiques qui traite des propriétés des triangles.



Notices biographiques 

Claude Ptolémée (2e siècle ap .J.C.) : géographe et astronome d’Alexandrie qui écrivit deux ouvrages majeurs : l’Almageste, très important livre d’astronomie où l’auteur défend pourtant une théorie géocentrique de l’univers et la Géographie, à laquelle il donne une définition qui pourrait s’appliquer très exactement à la cartographie :  "  La géographie est la représentation en image de tout le monde connu ainsi que des parties qui y sont contenues ".

L’une des contributions majeures de Ptolémée fut son insistance sur l’utilisation de la latitude et de la longitude pour définir les coordonnées d’un point et les reproduire de manière systématique. Il donna également des instructions sur deux méthodes de projection et fut à l’origine de la pratique de placer le nord en haut d'une carte. Il indiqua aussi dans la Géographie les noms et les coordonnées géographiques d’environ huit mille lieux.

Il commit cependant un certain nombre d’erreurs dont certaines allaient se perpétuer jusqu’à la Renaissance, à commencer par sa sous-évaluation de la circonférence de la terre pourtant très correctement calculée par Eratosthènes cinq siècles auparavant. De même, il attribua une étendue trop grande à la Méditerranée et au continent asiatique, considérant que le monde connu avait une superficie égale à celle du monde inconnu. Cette surévaluation fut indirectement à l’origine de la découverte de l’Amérique, puisqu’elle incita Christophe Colomb à se lancer sur un océan dont il sous-estimait largement la taille. Parmi les autres informations erronées de Ptolémée qui ont également eu une incidence sur les voyages de découvertes, on trouve la croyance en un continent austral, faisant pendant dans l’hémisphère sud au monde connu, et au fait que l’Afrique et l’Asie se rejoignaient par le sud, faisant de l’Océan Indien une mer fermée.

Martin Waldseemüller (c.1470-1518) : sur sa carte du monde imprimée à Saint-Dié en 1507 figure pour la 1ère fois le nom d’Amérique en hommage à Amerigo Vespucci. C’est le 1er à avoir représenté les Amérique du Nord et du Sud, nettement séparées de l’Asie.

Sebastian Münster (1489-1552) : un des plus grands cartographes de son époque, établi à Bâle. Sa Géographie (de Ptolémée) publiée pour la première fois en 1540 et sa Cosmographie publiée en 1544 sont ses œuvres les plus importantes. Il fut le premier cartographe à avoir produit des cartes séparées de chacun des quatre continents et à avoir rattaché entre eux le nord et le sud de l’Amérique au lieu de les montrer séparés par un détroit.

Gerard Mercator (1512-1594) : le plus célèbre des cartographes étudia auprès de Gemma Frisius à Louvain. Ses recherches le poussèrent à s’éloigner des conceptions géographiques du monde de Ptolémée en réduisant de manière drastique la largeur de l’Europe, de l’Asie et de la Méditerranée que le géographe d’Alexandrie avait largement surestimée. Fuyant les persécutions contre les protestants, il s’installa à Duisbourg où il appliqua en 1569 sur une carte du monde la projection qui porte son nom et qui allait révolutionner l’histoire de la navigation. Sa grande réalisation est l’Atlas qu’il publia entre 1585 et 1595 et qui est le premier ouvrage de ce type à porter ce titre.

Abraham Ortelius (1528-1598) : ami et rival de Mercator. Il fut l’auteur du Theatrum Orbis Terrarum, publié à Anvers en 1570, considéré comme le premier atlas au sens moderne du terme (assemblage de cartes gravées dans un format uniforme). Le succès fut immédiat et l’ouvrage fut rapidement traduit, édité et augmenté en plusieurs langues (42 éditions entre 1570 et 1612), inaugurant ainsi l’ère des atlas universels, largement diffusés.

Hondius : une des plus grandes familles de cartographes de l’âge d’or de la cartographie à Amsterdam. En 1604, Jodocus Hondius (1563-1612) fit l’acquisition des plaques de cuivre de l’Atlas de Mercator. Après sa mort, sa maison d’édition fut reprise par sa veuve et ses deux fils dans un premier temps avec la collaboration de Jan Jansson qui était son gendre dans un second temps.

Blæu : Guillaume (1571-1638) et son fils Jean (1596-1673) et Cornelis (m.c.1642) sont certainement les cartographes les plus importants de l’âge d’or de la cartographie hollandaise au 17e siècle. Guillaume s’était formé auprès du grand astronome danois Tycho Brahé et après son retour à Amsterdam, commença à publier des cartes à partir de 1604. Il publia une première version de son atlas en 1630 et ses fils continuèrent son entreprise après sa mort jusqu’en 1662 où ils publièrent la version finale de l’Atlas Major, comprenant plus de six cents cartes réparties en neuf à douze volumes selon la langue de traduction.

Jan Jansson (1596-1664) : principal rival de la famille Blæu. Il continua son travail de publication après la mort de son associé, Henricus Hondius. Entre 1647 et 1662, il publia un Atlas Major, basée sur une même échelle que celui des Blæu, comprenant neuf volumes dans sa version hollandaise et jusqu’à onze volumes dans sa version latine.

Robert Dudley (1573-1675) : fils illégitime du duc de Leicester qui était un des favoris de la reine Elizabeth, il s’installa à Florence en 1605. En 1646-47, il publia un monumental atlas maritime, Dell’ Arcano del Mare, qui est le premier ouvrage de ce type publié par un Anglais et surtout le premier à utiliser systématiquement la projection de Mercator.

Nicolas Sanson (1600-1667) : cet historien de formation, originaire d’Abbeville attira l’attention du cardinal de Richelieu grâce à une carte qu’il avait tracée de la Gaule et fut en conséquence nommé " Géographe Ordinaire du Roi ". Il est considéré comme le père fondateur de l’école cartographique française. Son influence fut d’autant plus grande que nombre de ses cartes furent ré-éditées deux autres cartographes très importants de la génération suivante : Pierre Duval (beau-fils de Sanson) et Alexis Hubert Jaillot.

Guillaume Delisle (1675-1726) : issu d’une famille de cartographes, il fut membre de l’Académie Royale des Sciences dès l’âge de vingt-sept ans et reçut ultérieurement la plus haute des distinctions en étant nommé " Premier Géographe du Roi ". Son approche critique de la cartographie, appuyée par de solides connaissances en mathématiques et en astronomie lui valurent la reconnaissance de ses pairs, à un niveau international et ses cartes continuèrent à être publiées et à servir de référence longtemps après sa mort.

Johann Baptist Homann (c.1663-1724) : son affaire de publications cartographiques, établie à Nuremberg en 1702 était la plus importante en Allemagne au 18e siècle. Peu de temps après la publication de son premier atlas en 1707, il fut nommé membre de l’Académie des Sciences de Berlin et Géographe de l’Empereur en 1715. A sa mort, la firme fut reprise par son fils puis par ses héritiers à la condition que ceux-ci publient sous le nom d’Héritiers Homann.

Jean-Baptiste Bourguignon d’Anville (1697-1782) : son approche critique, encore plus développée que celle de Delisle, de l’œuvre de ses prédécesseurs et sa rigueur scientifique lui valurent rapidement une considération internationale en tant que cartographe le plus important de son époque. A partir de 1740, il publia un Atlas Générale qui fut traduit en plusieurs langues et ré-édité jusque pendant le 19e siècle.




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