La découverte de sites d’habitat sur l’île principale de Bahreïn a soulagé nombre d’archéologues qui n’envisageaient la théorie d’une «Ile des Morts» qu’avec circonspection, voire méfiance. Il n’en reste pas moins que beaucoup demeure à faire dans ce domaine dans la mesure où seuls cinq sites seulement ont été repérés, dont les deux actuellement en cours de fouille : Qal’at al-Bahreïn et Saar.

Qal’at al-Bahreïn (le «fort de Bahreïn», nom qui découle de la forteresse islamo-portugaise des 15e/16e siècles qui s’étend aujourd’hui sur près d’un quart du site) est généralement considérée comme l’une des cités majeures de l’île, très probablement son ancienne capitale. Elle se présente sous la forme d’un vaste «tell» (colline artificielle formée par la succession de plusieurs niveaux d’habitat) de 20 hectares. Si les niveaux les plus récents du site ont été relativement bien étudiés, les couches anciennes sont d’un accès très difficile, compte tenu de leur profondeur. Archéologues danois puis français n’ont donc dégagé de la phase ancienne de Dilmoun qu’une superficie réduite, dont l’examen et l’étude ont toutefois permis aux chercheurs d’acquérir quelques certitudes : la cité était fortifiée, elle abritait en son centre plusieurs bâtiments publics ou officiels...

A la différence de Qal’at al-Bahreïn, l’habitat Dilmoun de Saar est aisément accessible par les archéologues. La cité, fondée vers la fin du IIIe millénaire, fut abandonnée quelques 300 ans plus tard et ne fut jamais reconstruite. Ses vestiges, aujourd’hui dégagés à 60% par une équipe britannique, sont simplement recouverts d’une couche sableuse qui n’excède pas 1,50 mètre d’épaisseur. Le site consiste en une petite agglomération de 2 hectares et demi, dominée par les restes d’un temple installé sur le plus haut point du site, à la jonction des deux axes majeurs de la cité. Rues et ruelles délimitent ici plusieurs blocs composés de 4 ou 5 maisons. L’ensemble, très régulier, répond à un évident souci d’«urbanisme» (alignement à peu près régulier le long d’axes de circulation) et peut-être même à une organisation programmée, ainsi que semble le confirmer l’étude des quelque soixante maisons aujourd’hui fouillées, souvent bâties sur le même plan, à quelques variations près. Ces unités comportent généralement une pièce unique, ceinte d’une cour en «L» ; on retrouve des dispositifs identiques d’une maison à une autre : bassins enduits à l’entrée, fours à pains ou foyers construits, nombreuses jarres de stockage. Cette agglomération constitue aujourd’hui le meilleur «laboratoire» d’étude de la vie quotidienne à la période ancienne de Dilmoun ; la fouille minutieuse des maisons a livré de la céramique utilitaire, des instruments de mouture (meules, mortiers), des sceaux, ainsi que leurs nombreuses empreintes sur bulles de scellement en argile.

Tout comme à Qal’at al-Bahreïn, des études de faune et de flore ont été systématiquement conduites à Saar, qui apportent beaucoup à la reconstitution à la fois de l’environnement de ces sites, mais aussi des habitudes alimentaires de leurs habitants. Poissons et coquillages représentaient près de 80% de l’alimentation des habitants de Saar, dont les différentes techniques de pêche — pièges à poissons du proche littoral, pêche en haute mer, etc. — ont pu être reconstituées. Le reste de l’alimentation provenait d’espèces domestiquées (chèvre, mouton, gazelle, dromadaire). Les études botaniques, enfin, montrent l’importance des dattes (une des bases de l’alimentation) et nous renseignent sur les céréales et les plantes fourragères cultivées ou importées (blé, orge, luzerne).

La civilisation de Dilmoun doit son existence et son développement à sa position stratégique unique. Plusieurs des principales routes du commerce antique de la fin du IIIe et du début du IIe millénaire avant J.-C. passaient par le Golfe et connectaient la Mésopotamie, le sud de l’Iran, l’Oman (berceau de la culture-sœur de Dilmoun, Magan), la vallée de l’Indus et le Pakistan (berceau de Meluhha, nom ancien de la civilisation de l’Indus).

La civilisation babylonienne, bien que riche et puissante, ne possédait pratiquement aucune ressource naturelle et dépendait donc en totalité des réseaux commerciaux internationaux pour son accès aux matériaux et produits essentiels à ses ambitions. Vues les quantités généralement convoyées, le transport par mer a toujours été considéré comme plus rapide et plus sûr que l’option caravanière. Bahreïn et ses sources d’eau douce, à mi-chemin dans le Golfe, représentaient dès lors une escale idéale sur cette route maritime.

Les habitants de Dilmoun surent tirer avantage de cette situation pour devenir des intermédiaires incontournables et contrôler le trafic maritime et commercial du Golfe.

Cette circonstance est parfaitement illustrée dans les nombreuses tablettes économiques cunéiformes mésopotamiennes, où sont consignées de longues listes de produits dits «de Dilmoun», mais en fait de provenance le plus souvent beaucoup plus lointaine. On a ainsi retrouvé sur le site d’Ur les archives comptables d’un personnage nommé Éa-Nasir, membre de la corporation des alik Tilmun (littéralement : «marchands de Dilmoun»). Dans le cadre de l’exposition, le Musée du Louvre prête notamment le célèbre relief d’Ur-Nanshé (l’une des oeuvres d’art majeures du Proche-Orient ancien, datée de 2500 avant J.-C.), laquelle fait mention de bateaux de Dilmoun livrant à Lagash leurs cargaisons de bois.

Le principal de ces produits de base est sans nul doute le cuivre des montagnes de Magan (péninsule d’Oman). Ce métal, alors essentiel à la production des outils et des armes (nous sommes précisément à l’«âge du Bronze»), apparaît comme une marchandise particulièrement recherchée.

Mais ce commerce concernait également beaucoup d’autres marchandises de prix. Ainsi la Péninsule Arabique possède d’importants gisements de stéatite et de chlorite, pierres tendres traditionnellement utilisées pour la fabrication des vases sculptés et des sceaux... La vallée de l’Indus fournissait des pierres semi-précieuses (cornaline, agate, onyx), de l’ivoire (utilisé notamment pour la décoration des meubles et la fabrication d’ornements de luxe) et de nombreux bois exotiques. En provenance de cette même région, certaines tablettes économiques mésopotamiennes mentionnent des produits sans doute d’origine bien plus lointaine encore : ainsi de l’or, du lapis-lazuli (originaire d’Afghanistan) et des épices (d’Asie du Sud-Est). Des rives mêmes du Golfe provenaient quelques produits rares, qu’il s’agisse de carapaces de tortues ou encore des perles ou des célèbres «dattes de Dilmoun» dont les textes de l’époque attestent déjà l’exquise saveur...

En contrepartie, la Mésopotamie proposait à ses partenaires des céréales, de l’huile, de la laine et des tissages, des peaux et du cuir.

Les fouilles des sites d’habitat et des tombes ont livré de nombreuses traces de ces produits du grand commerce international ; c’est le cas d’outils et d’armes en cuivre, mais aussi de simples lingots bruts, forme sous laquelle ce métal circulait habituellement ; c’est également le cas des céramiques, qui ont pu être acquises pour elles-mêmes mais qui servaient aussi certainement de contenant pour d’autres marchandises.

Un type d’objet très particulier reflète fort bien le rôle d’intermédiaire joué par les marchands de Dilmoun : ce sont les innombrables cachets en stéatite, d’abord trouvés en abondance dans les sépultures (chaque «Dilmounien» devait en posséder un, accroché autour de son cou), puis dans les habitats, notamment à Saar où ils voisinent avec leurs empreintes sur des bulles d’argile destinées à sceller et garantir le contenu des sacs de marchandises.

Au delà de leur rôle purement fonctionnel, ces objets attestent, concentrée sur des surfaces restreintes, de l’une des rares manifestations de l’art de Dilmoun.


 

 


Image : Musée national de Bahrein
 copyright © 1999 Institut du Monde Arabe, Paris.