Parallèlement l’archipel de Bahreïn avait déjà intrigué de nombreux voyageurs, qui, outre la pêche aux perles, évoquent souvent l’aspect lunaire et dénudé des immenses nécropoles de tumuli de l’île principale. Les époux Bent, par exemple, évoquent en 1890 «la vaste mer de monts sépulcraux... de quelque race inconnue». Une carte portugaise de 1535, récemment retrouvée, reproduit même clairement ces éléments insolites du paysage de l’île.

C’est à un officier britannique, le capitaine Durand, que l’on doit la première exploration de ces fameux tumuli en 1880. Ses fouilles, quelques peu expéditives (il éventrait les monts funéraires à l’aide de pièces d’artillerie !), furent suivies, au début du XXe siècle, par les travaux plus scientifiques de F.B. Prideaux, relayés en 1925 par ceux d’Ernest Mackay, l’un des pionniers de l’égyptologie. Le véritable bond en avant dans l’étude de Dilmoun est cependant l’œuvre, à partir de 1954, d’une expédition archéologique danoise, issue du petit musée préhistorique de Moesgaard. Dirigée par Peder Glob et Geoffrey Bibby, elle travailla dans l’ensemble du Golfe, mais plus particulièrement à Bahreïn où on lui doit la découverte des principaux sites archéologiques de l’île (Qal’at al-Bahreïn, Barbar, Umm es-Sujour, etc.). En plus de quinze années de présence dans la région, les Danois vont véritablement révéler Dilmoun et «insérer Bahreïn dans l’histoire du monde», pour reprendre l’expression de G. Bibby.

C’est dans les traces de cette expédition remarquable que plusieurs missions étrangères (dont une équipe française, présente depuis 1979) travaillent aujourd’hui à la reconstitution du passé de l’île, aux côtés d’un actif service local des Antiquités.

Le choix de mettre en valeur, dès le début de l’exposition, le volet funéraire de la culture de Dilmoun est représentatif de la place primordiale qu’il occupe à Bahreïn, à la fois dans le paysage de l’île, mais aussi dans l’inconscient des habitants d’aujourd’hui, locaux ou expatriés : tous connaissent les fameux «champs de tumuli» qui longent les nouvelles autoroutes et qui, suivant leur localisation, peuvent être but de promenade, aire de jeu des enfants des villages, lieu d’excursion scolaire ou touristique, ou encore terrain d’épandage...

Le nombre de ces monts funéraires, répartis en huit grandes zones (ou «champs»), était estimé, à l’origine, à plus de 170 000. Le premier fouilleur de Bahreïn, Durand, faisait mention, en 1880, «de tertres («mounds») couvrant l’île de tous côtés». L’extension de l’urbanisation et les destructions sauvages ont considérablement réduit cet ensemble, qui, cependant, demeure toujours extrêmement impressionnant.

Relayée par l’égyptologue E. Mackay et toute une génération de scientifiques, l’hypothèse d’un territoire uniquement réservé aux défunts des civilisations voisines (Arabie ou Mésopotamie) n’est plus d’actualité aujourd’hui, notamment depuis que les spécialistes de l’anthropologie physique ont clairement démontré qu’il suffisait d’une population insulaire inférieure à 10 000 personnes sur une durée de 500 années (gratifiée d’une espérance de vie d’environ 40 ans), pour « peupler » l’ensemble des tombes de Bahreïn.

Un tumulus de la phase de Dilmoun présente toujours le même aspect. Il est constitué d’une chambre funéraire allongée, en forme de «L» ou de «T», construite à même le sol ; elle dispose d’une ou deux petites alcôves latérales, destinées à recevoir les offrandes funéraires. Cette structure de pierres sèches est recouverte d’un tertre de terre et de graviers de 1,50 à 3 mètres de haut en moyenne, retenu à la base par un muret circulaire d’un diamètre variant de 6 à 10 mètres. Il s’agit dans la plupart des cas de sépultures individuelles, qui contiennent un squelette unique couché sur le côté, en position repliée. L’offrande funéraire, souvent affectée par des pillages antiques, se composait de céramique utilitaire ou peinte, d’armes et de vases en bronze, parfois d’ornements personnels (parures, colliers, sceau «de Dilmoun») ; quelques récipients (paniers bitumés, œufs d’autruche utilisés comme coupes à boire...) témoignent sans doute d’un dépôt de nourriture, destiné à accompagner le défunt durant son voyage dans l’au-delà. Une même nécropole peut rassembler des tumuli de tailles variées; l’une d’elles, ‘Ali, se distingue même par la taille impressionnante de ses tombeaux, qui peuvent atteindre 15 mètres de hauteur et 45 de diamètre : c’est assez naturellement qu’ils ont été qualifiés de «tumuli royaux»... L’aspect extérieur de ces tombeaux a souvent été commenté par les spécialistes : vraisemblablement cylindrique, à l’origine (sorte de «tombe-tour»), leur forme actuelle arrondie et conique ne serait que la conséquence de l’effondrement de leur muret circulaire et de l’affaissement progressif du tertre sableux.

Les recherches archéologiques de ces dernières années ont sensiblement modifié la conception que l’on avait jusqu'à une période toute récente des nécropoles de Bahreïn et permis un début de classification. On sait ainsi qu’il existe, par exemple, un type de tumulus plus ancien, de forme basse, sans muret circulaire et qui livre des céramiques d’un type particulier. On a également découvert, aux côtés des champs de tumuli «traditionnels», des cimetières de types différents dont les plus spectaculaires sont de véritables complexes funéraires, uniquement attestés jusqu'à présent dans la zone de Saar. Il s’agit de vastes groupes de plusieurs centaines de tombes, interconnectées les unes aux autres, telles les alvéoles d’une ruche, et qui peuvent atteindre 5 000 mètres carrés. On sait encore qu’il existe aussi quelque exemples de sépultures collectives. Il est encore prématuré d’expliquer ces dernières différences — sont-elles liées à la chronologie ? aux usages ou aux traditions de populations différentes ?... —, et ce d’autant que le matériel archéologique découvert est apparemment similaire d’un type de nécropole à l’autre. La structure de la société dilmounite était sans doute relativement complexe.


 

 


Image : Philippe Maillard
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