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Petit par la taille , lémirat du Bahreïn a pourtant toujours été dune grande importance stratégique, économique, culturelle, historique.
Quand, à la fin des années 20, linvention et la mise sur le marché des perles de culture manquèrent le ruiner ou quand, quelques décennies plus tard, lépuisement et le tarissement des puits de pétrole quil avait été le premier dans la région à exploiter, mirent en péril son économie, lEtat du Bahreïn sut, par deux fois, faire front et surmonter ladversité.
Cette maîtrise quils ont toujours su garder de leur destinée, les Bahreïnis la doivent sans doute à une très ancienne tradition, que les mythes et les légendes font vertigineusement remonter à la création du monde ainsi quen atteste aujourdhui la recherche historique.
Larchéologie, lépigraphie, lethnologie aussi, récemment convoquées ont permis de retrouver, de resituer dans cet exigu territoire insulaire un centre civilisationnel dexception. Actif déjà dans la seconde moitié du IIIe millénaire avant notre ère, Dilmoun prospéra de conserve avec les grands royaumes de Mésopotamie et de lIndus, liant et reliant, douze ou quinze siècles durant, les hauts-lieux de lhumanité de lépoque.
Il y eut Tylos ensuite. Autre période defflorescence... Qui sinstitua dans la foulée des conquêtes dAlexandre, pour faire encore de larchipel voici deux mille ans, comme toujours aujourdhui un pôle dattraction régional, une plaque tournante...
Cest cette continuité, cette irréductible spécificité qui se donnent à lire pour la première fois hors de leur région dorigine, dans une exposition denvergure, à lInstitut du monde arabe , clef nouvelle pour une compréhension meilleure de cette partie, la moins connue, du monde arabe.
La terre de Bahreïn est un défi permanent pour ceux qui y vivent et la font prospérer depuis lAntiquité. Situé à mi-distance de lembouchure du Tigre et de lEuphrate et du détroit dOrmuz, larchipel, que lon réduit souvent à ses deux îles principales Bahreïn, qui lui a donné son nom, et Muharraq , appartient en effet à la zone sub-tropicale aride, aux caractères ici accentués par lune des mers les plus chaudes du globe. Ces îles disposent, en revanche, de deux atouts précieux et complémentaires. Le premier, cest une position stratégique-clef au sein du Golfe, à la croisée des routes maritimes reliant le Proche-Orient au sous-continent indien. Le second est un véritable cadeau de la nature : grâce à un phénomène géologique particulier, cest principalement à Bahreïn que dimmenses réservoirs aquifères, situés dans les profondeurs de la Péninsule Arabique, atteignent la surface sous forme de nombreuses et dabondantes sources artésiennes ; les deux îles principales bénéficient ainsi dune «deuxième mer» deau douce, dont le nom même du pays a conservé lempreinte (Bahreïn, en arabe : deux mers).
Position stratégique et environnement attractif ont en fait permis à Bahreïn, dès lâge du Bronze, de contrôler aisément le commerce du Golfe, mais surtout dimposer son rôle naturel de plaque tournante commerciale, tout en constituant un lieu de transit commode pour les marchandises et agréable pour les hommes. Ces deux atouts, que Bahreïn utilise encore aujourdhui, sont pourtant fragiles : lHistoire, on le sait, dicte ses aléas aux itinéraires maritimes ou terrestres et la géographie ne permet pas à la «deuxième mer», dorigine fossile, de se renouveler...
Davantage quun bilan complet du savoir encore trop lacunaire , lexposition que nous proposons a plutôt choisi dévoquer quatre moments forts de lévolution historique de Bahreïn : lapogée de la culture de Dilmoun (âge du Bronze Ancien, vers 2000-1800 avant J.-C.), loccupation de Dilmoun par les Kassites mésopotamiens (âge du Bronze Moyen, vers 1450-1300 avant J.-C.), les derniers siècles de Dilmoun (âge du Fer, de 1000 à 450 avant J.-C.) et enfin la période dite de Tylos, daprès le nom grec de Bahreïn (époques hellénistique, parthe et sassanide, de 300 avant J.-C. à 600 après J.-C.). Au delà des distinctions chronologiques ou matérielles, ces diverses phases culturelles sont intimement liées et constituent un même art de vivre, une civilisation propre à larchipel, tout à la fois marquée par son identité insulaire et paradoxalement ? par sa constante capacité douverture à ses voisins, à leur culture et à leurs produits; le nom actuel de Bahreïn nous a logiquement conduit à la qualifier de «Civilisation des Deux Mers».
«A mon avis, on ne «découvre» pas les civilisations perdues, elles réapparaissent delles-mêmes, quand le moment est venu, en utilisant à cet effet les ressources et les hommes qui se trouvent être sur les lieux. Du moins, tel a été le cas pour Dilmoun qui est graduellement remontée à la surface de lhistoire au cours du dernier siècle après une éclipse de 2400 ans. Pendant près de deux millénaires et demi, Dilmoun a été au sens littéral de lexpression une «civilisation perdue», bien plus que ne le furent jamais lAssyrie, lÉgypte, la Babylonie ou même lEmpire hittite, la Crète minoenne et Sumer. Le fait que Babylone, Ninive ou Thèbes aient été les capitales de puissants empires bien avant lépoque gréco-romaine nest jamais tombé dans loubli; il était connu des historiens classiques, des moines du Moyen-Âge, des érudits de la Renaissance; seul demeurait ignoré leur emplacement géographique (...). Mais ni dans lhistoire classique, ni dans les souvenirs bibliques, ni dans la poésie épique, ni dans la légende, il nest fait la moindre allusion à Dilmoun. Pendant deux mille quatre cents ans, nul nentendit prononcer ce nom, aucun document, aucune inscription ne le cite. Pourtant il avait été sur toute les lèvres pendant les deux millénaires qui précédèrent cette période doubli. Cétait un pays alors bien connu des marchands et des voyageurs, des historiens et des géographes, un pays maintes fois célébré dans les romans et les épopées, la mythologie et la cosmogonie...»
Ces quelques lignes du plus fameux «vulgarisateur» de Dilmoun, Geoffrey Bibby (Dilmoun, la découverte de la plus ancienne civilisation, Calmann Lévy, 1972), sont particulièrement révélatrices : si le nom grec de Bahreïn, Tylos, nous est parvenu par lintermédiaire des auteurs classiques (Hérodote, Strabon, et surtout les naturalistes comme Pline ou Théophraste), la civilisation de Dilmoun est lune des dernières grandes (re)découvertes de larchéologie du Moyen-Orient.
Ces dernières décennies ont vu les développements les plus spectaculaires de cette recherche, mais cest pourtant dans la seconde moitié du 19e siècle que Dilmoun fit sa «réapparition», grâce dabord, et curieusement, aux épigraphistes. Une étrange coïncidence a voulu que le nom de «Dilmoun» figure parmi les tout premiers textes cunéiformes déchiffrés (publication en 1861, en France, des inscriptions du palais assyrien de Khorsabad, Iraq). Ceux-ci mentionnent entre autres «Oupéri, roi de Dilmoun, dont le palais se trouve, tel un poisson, à 30 doubles-heures au milieu de la mer du Soleil Levant». Ce nest que bien des années plus tard que cette mer sera identifiée avec le Golfe, et Dilmoun avec Bahreïn, grâce, notamment au scientifique français Jules Oppert, dont les travaux sur la question furent pourtant éclipsés par ceux, plus tardifs, du britannique Sir Henry Rawlinson, lun des pères du déchiffrement de lécriture cunéiforme.
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