Au commencement était un village de pêcheurs égyptiens, Mariotis — aujourd'hui Mariout. Dans les faubourgs de ce village allait se dresser une Cité fondée par Alexandre le Grand, une cité qui allait attirer par dizaines de milliers les Hellènes, les Judéens, puis plus tard les Romains.
Ville unique, exceptionnelle, qui dans l'histoire de l'urbanisme, n'a eu qu'une seule égale, New York. Même conception de la ville, même cosmopolitisme, mais aussi, même mise à l'écart — radicale — de la population autochtone au moins durant un temps. Et Alexandrie fut la Cité des Arts et des Lettres, des philosophes et des mathématiciens, mais aussi celle qui vit la traduction — sous l'impulsion de Ptolémé VI Philométor — d'un ouvrage sacré, inconnu de tous jusqu'ici. Cet événement eut des effets considérables sur la culture. Ce livre cessa d'être tribal pour devenir alexandrin d'abord, méditerranéen ensuite, mondial enfin.
Dans quelle autre Cité qu'Alexandrie l'égyptienne, ville où syncrétisme et exclusivisme se côtoyaient, un tel phénomène aurait-il pu avoir lieu? Des splendeurs grecques à la décadence romaine, puis de l'éclosion d'une église et d'un monachisme égyptien à la main mise byzantine, Alexandrie vécut une existence unique, remarquable malgré sa décadence. Et quand Amr Ibn El 'As vint conquérir et délivrer l'Egypte, il fut accueilli à Alexandrie par l'église copte fondée au VIe siècle et par les Juifs de cette ville, comme un libérateur. Alexandrie cessa alors d'être la capitale du pays d'Egypte. Elle vécut repliée sur son port. Elle vécut comme soumise aux systoles et aux diastoles d'un asthmatique: tantôt florissante, tantôt réduite à sa plus simple expression. Mais elle demeura la ville fascinante d'Alexandre, El-Iskandareya; tous les témoignages de cette longue période en témoignent, il nous suffit de lire les journaux de voyage des pèlerins de toutes confessions venus d'Europe, du Maghreb ou du Machrek qui visitèrent fascinés cette cité, pour s'en rendre compte.
Et aujourd'hui, les images d'Alexandrie nous sont à nouveau offertes par ces nouveaux pèlerins qui fixent pour notre plus grande émotion, notre plus grand ravissement aussi, son image. Ces traces d'histoire actuelles rejoignent toutes celles qui, anciennes, décrivent une autre Alexandrie, celle par exemple qui montre un lieu-dit désert nommé Sidi Bichr: au bord de la mer, un chamelier prie. Aujourd'hui cette plage, après avoir été le lieu de rencontres de la petite et moyenne bourgeoisie chic d'Alexandrie, est devenue un lieu plein de vie où éclatent dans l'air chaud du littoral des milliers de voix d'enfants et d'adultes.

Le lieu est le même, mais tout a changé. En l'espace d'un siècle, les bédouins ne viennent plus prier sur ce coin du littoral et le peuple qui hantait cette plage jusque dans les années 40 s'est éteint. Et pourtant, dans ce même espace, la même intensité passionnelle se perpétue au bord de cette “mer Blanche et Médiane” — médiane entre toutes les cultures, toutes les croyances, toutes les langues, toutes les classes sociales.
Une autre carte postale de cette période nous montre la Place des Consuls. Quelques détails persistent, d'autres ont disparu. Et pourtant, cette place située à la jonction de ce qui fut la ville européenne et la ville mamelouk continue d'exister immuable et différente tout à la fois, témoignant de la pérennité même d'Alexandrie. Mais tournons ces pages qui nous content un passé révolu et pourtant actuel.
Tournons ces pages et abordons l'autre rivage, celui que le voyageur actuel rencontre avec curiosité, joie et passion. Car celui qui pose pour la première fois son pied à Alexandrie ne peut jamais plus oublier cette cité et ses habitants. Désormais, il sera possédé par cette ville, à tout jamais.

Sept photographes vont prendre la parole pour témoigner de cette exemplarité.
Le premier de tous, Toni Catany qui nous fait plonger dans le passé le plus lointain, celui de l'ère gréco-romaine. Cette actualisation de l'antiquité est saisissante. Mais qui d'entre nous n'a pas été saisi par le regard de cette femme contemporaine des Ptolémées au détour d'une rue à Ibrahamieh, de cet enfant qui a peut-être été le page de Cléopâtre en train de bâtir des châteaux de sable sur la plage de Chatby ou de San Stefano? Actualité du passé, actualité de la vie au bord de l'eau, actualité de ces affiches de films dont la naïveté incomparable semble laisser indifférente cette femme enveloppée de sa longue melaya noire et de cet homme habillé en blue jean qui semble la suivre depuis des années.
Visions vivantes d'un musée, visions muséographiques où le passé le plus lointain s'avance masqué à la rencontre de notre présent, défi que Reza soutient en juxtaposant ces rescapés d'un naufrage, de ces barques chargées de colonnes gréco-romaines, de ces têtes de statues englouties dans le port d'Alexandrie avec ces pêcheurs tenant amoureusement entre leurs mains des poissons qu'ils tendent comme en une offrande à une divinité inconnue. Ouvriers des chantiers navals d'Alexandrie, plages grouillantes de monde, canaux sur le bord desquels depuis des siècles, des millénaires, deux buffles attendent… cependant qu'au loin, sur le lac Mariout, une cheminée crache du feu. Monde sombre où la couleur semble accentuer paradoxalement le contraste entre le noir et le blanc contenu dans la trame du récit que Reza nous offre.
Ce parcours constitué de contrastes, nous allons le retrouver dans les photos que Anne Favret et Patrick Manez nous offrent de cette ville. Présentées comme en un livre qui oppose la circulation incessante le long de la Corniche et les quartiers populaires où nous voyons un minaret coincé entre deux immeubles anciens s'élancer à l'assaut d'un immeuble moderne, cependant que l'architecture néoclassique de la Chambre de Commerce égyptienne se dresse orgueilleuse non loin d'une modeste église copte.
Amoureux de la ville, de son architecture des années 30 — due probablement à l'architecte Louria — de ses immeubles aux volets fermés depuis toujours ou à d'autres qui semblent éternellement en instance de finition, du cinéma Métro que des générations et des générations d'adolescents fréquentèrent, parcours que semble résumer cette rue déserte où se dresse étrangement un panneau d'interdiction de stationner. Rues aussi défoncées qu'une avenue new-yorkaise et dans laquelle se dresse une institution qui porte à son fronton le mot Anno. Nous ignorerons toujours de quelle année il s'agit, comme nous ignorons sur quel appartement, sur quel étrange lieu débouche cet escalier qui semble partir d'un enfer au quotidien pour rejoindre un autre enfer que le photographe nous laisse le soin d'imaginer. Mais la photo la plus émouvante est peut-être celle qui fait partir d'un magnifique petit balcon d'où part un fil électrique qui va se perdre dans une prise posée incongrûment presque au ras du sol.
Visions étranges que rejoignent les images de Gilles Perrin qui nous introduit dans le monde surréel de l'artisanat alexandrin. Regardez ce souffleur de verre, son regard semble contempler un ailleurs dans lequel l'autre est tout à la fois inclus et exclu, regardez le regard perdu de son aide et vous verrez d'un coup, d'un seul, l'humanité de ce peuple ouvrier d'Alexandrie. Monde de libraires ambulants — une constante du personnage urbain en Egypte — des marchands de quatre saisons… monde de ruelles où le linge pend aux fenêtres, monde des artisans, savetiers et menuisiers, sur lequel se détache en un improbable marché aux puces un fantastique marchand de luminaires qui semble reconstituer un décor buñuelien, nous projetant dans l'univers d'une extravagance de formes, expulsant toute pensée de l'utilitaire, pour reconstituer un rêve à tout jamais détruit.
A l'inverse, Bernard Guillot nous donne à considérer une Alexandrie paradoxale, sévère, avec ses plages, ses rues, ses avenues désertes, monde de cimetières où un homme seul, assis, semble abîmé dans la lecture d'une épitaphe interminable, monde où les couples se rencontrent comme par inadvertance, monde où les passants semblent engagés dans une longue marche le long de murailles interminables, monde sur lequel se détache une ruine kitsch surmontée d'une sphynge qui ne cesse de poser sa question à un improbable Œdipe… cependant que des ouvriers finissent de murer l'entrée vers on ne sait quel numéro 12 d'une rue où tout ne semble être que ruines et gravats.
Intérieurs déserts, fragments de mosquée suspendue qui semblent figer à la table d'un café deux hommes, l'un est un vieillard au regard aveugle, l'autre, très jeune, semble taper du poing sur la table pour exprimer son impuissance, sa rage, devant cet univers, devant cette part insue de la ville d'Alexandrie.
Quant à Nabil Boutros, il nous plonge dans cet avenir de la page urbaine désertée, union incomparable, répétitivement incomparabale, de ces cités portuaires qui entre chien et loup, connaissent une expérience unique : celle qui fait de la ville surpeuplée, agitée, un espace qui retient son souffle le temps d’un crépuscule. Ici une image vient se briser avec violence sur ce vieux Casino du Mex, à moins que cela ne soit celui de Chatby. Mais d’autorité, j’opte pour la première solution, celle qui me ramène à près de soixante ans en arrière et qui a fixé l’image d’un bébé - l’auteur de ces lignes - assis entre sa mère et son père, et dont tous les muscles tendus semblent indiquer le souhait de leur échapper pour s’enfuir vers d’invraisemblabes exils.
Cette tension dont Nabil Boutros ignorait tout, l’auteur la renouvelle à sa manière dans la représentation, qu’il nous donne à admirer de ces barques échouées, de ce port endormi, de cette rue sillonnée d’un convoi de camions de gravats, figés pour un temps immémorial sous l’objectif du photographe. De cet immeuble en ruines, de cet enfant qui solitaire shoote dans une balle qui marque la potentialité surréal d’un élan figé pour l’éternité, Nabil Boutros joue de nos investissements nostalgiques en nous précipitant vers des affiches de Coca Cola et de Movenpick qui viennent marquer un paysage tout à la fois traditionnel et empreint de modernité. Rencontre d’une automobile fonçant sur la corniche, d’un couple enlacé et d’un cheval étique dévorant quelque détritus et semblant renouveler une rencontre que Lautréamont ne saurait démentir.
Ces images que je place arbitrairement au principe de cet ensemble qui nous est donné à lire, semblent servir d’introduction à quatre autres représentants nocturnes d’une métropole vieille de vingt-quatre siècles : une femme s’encadre dans une porte qui fut jadis conçue par un architecte qu’on pourrait aujourd’hui imaginer disparu. Nul ne semble avoir voulu clore ce cadre. Plus tard, une autre femme est fixée par l’objectif du photographe : elle s’avance vers un espace indécidable, peut-être vers une station de tramway - celui qui apparemment relie la gare de Ramleh à Montazeh - mais peut-être aussi vers ce restaurant qui depuis plus d’un demi siècle porte le nom d’une chanson devenue rengaine - Santa Lucia -, à moins qu’elle n’aille à la rencontre de cet homme vêtu d’une chemise bariolée qui guette la venue d’un personnage, d’une inconnue, dans le cadre d’un vieil immeuble mamelouk.
Iront-ils rejoindre cette femme qui semble contempler dans un magasin des années trente le temps qui s’écoule immobile ? Vont-ils en pèlerinage vers ce Mex en décrépitude ? Ou vont-ils se rater définitivement sans jamais cesser de se chercher, sans jamais cesser de parcourir cette Alexandrie nocturne que Nabil Boutros livre à notre imaginaire.

Cette Alexandrie peuplée de désirs et pourtant déserte, cette Alexandrie de l’ambiguïté n’est-elle pas l’une des facettes de cette ville dont le phare ne cesse d’être englouti et redécouvert, et qui ne cesse de par sa présence et son absence d’illuminer une capitale aux facettes multiples, une ville éternelle pour tout dire ?
Sept photographes, sept auteurs nous proposent leur vision de cette ville. Incomparable, unique et pourtant vivante et quotidienne, Alexandrie sous leur regard modèle une image qui nous permet d'appréhender sa diversité, sa beauté populaire et mondaine, sa réalité, bref sa vie.

Jacques Hassoun
écrivain





 Images : Toni Catany | Reza | Anne Favret/Patrick Manez |
Gilles Perrin | Bernard Guillot | Nabil Boutros
 copyright © 1998 Institut du Monde Arabe, Paris.