Maïssa Bey a publié son premier roman en 1996, elle dirige une association de femmes algériennes : « Parole et écriture ». Elle vient de publier : Surtout ne te retourne pas (Ed. de l’Aube).
Boualem Sansal s’est fait connaître, en 1999, par le Serment des barbares. Il vient de publier Harraga (Gallimard).
Noureddine Saadi, outre des romans, Dieu-le-fit, La Maison de lumière, a écrit deux ouvrages en collaboration avec les peintres Rachid Koreïchi et Denis Martinez, ainsi qu’un livre sur Matoub Lounès. Son dernier ouvrage, La Nuit des origines, est publié aux éditions de l’Aube.
La première question portait sur le rapport du réel et de l’imaginaire, la deuxième sur les lieux et les personnages de roman, la troisième sur l’origine.
Boualem Sansal, distancié, souriant, elliptique, a d’emblée pris le parti du réel, immense, inépuisable, contre l’imaginaire de la fiction, très limité ; mais le réel n’est riche que si l’on sait traverser la façade ordinaire des choses, et pratiquer, fût-ce par une démarche paradoxale, l’immersion dans son sujet. Par exemple, le fait, dans Harraga, de se mettre à la place d’une femme – procédé utilisé aussi par l’Egyptien Nabil Naoum – est une façon d’explorer par l’écriture cette dimension de la réalité qu’une simple observation de type sociologique, dans l’Algérie d’aujourd’hui, où les hommes et les femmes vivent largement dans des univers séparés, pourrait ne pas apercevoir. Une intervenante lui demandera d’ailleurs s’il s’est « documenté » avant d’écrire son récit… Mais pour parler des « harrâga », ces jeunes gens qui décident de tout abandonner pour partir en Europe, nul besoin de se documenter, il suffit d’observer ce qui se passe aujourd’hui dans les pays du Maghreb…
Maïssa Bey a un rapport plus complexe avec le réel. Pour écrire son dernier livre – qui évoque le tremblement de terre de Boumerdès, en 2003, mais ne nomme pas le lieu ni ne décrit de personnes réelles –, elle a suscité des personnages qui se trouvent, mystérieusement, ressembler à des gens de cette ville, sans qu’elle l’ait voulu. Ce qu’elle a voulu, en revanche, c’est créer, par la progression même de son récit, un effet de désorientation analogue à celui qu’on éprouve après un tremblement de terre.
Sur le questionnement identitaire, qui hante la société d’aujourd’hui, elle a fait remarquer que le manège identitaire tourne autour des femmes, et que la question renvoie donc aussi à la problématique du rôle des femmes, et de leur parole… En réponse à une intervention du public, Maïssa Bey insistera aussi sur la nécessité de se libérer des étiquettes trop précises, de cette espèce d’assignation identitaire dont souvent les écrivains maghrébins sont l’objet. L’écriture est aussi l’exercice d’une liberté.
Noureddine Saadi s’est montré, plus qu’un autre, sensible à la question des lieux, puisque, pour lui, les lieux commandent aux êtres, aux personnages. Dans La Nuit des origines, ce sont les Puces de Saint-Ouen qui, par leur disposition spatiale, par les rencontres qu’elles favorisent – « Une rencontre, c’est un complot de la destinée », incipit du livre – permettent le déploiement d’un espace romanesque. Aussi bien les lieux mènent-ils à une réflexion sur le passé ; derrière Saint-Ouen, il y a Constantine, ville natale de l’auteur, qui aime à dire que nous venons tous, qui que nous soyons, d’un lit et d’un manuscrit, double conception, charnelle et symbolique, double inscription, familiale et culturelle ; le manuscrit se lit, et les origines se cherchent au fond de la nuit, dans une obscurité pleine de périls si l’on ne sait la mesurer, la mettre à distance, et sauvegarder sa liberté. A une intervenante, qui lui faisait reproche de prendre à la légère la question de l’identité, qualifiant d’ailleurs curieusement sa position de « réactionnaire », Noureddine Saadi a répondu, de façon très articulée, très élégante, que la finalité d’une existence est sans doute plus importante que son origine, et que, s’il est des « identités meurtrières » (Amin Maalouf), il n’est de liberté que dans un mouvement vers l’avant, qui explore les lieux et leurs potentialités. (LB)
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