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Chaire de l’IMA - Mardi 6 décembre 2005



Ce que la science doit aux Arabes (IV)
Ahmed Hasnaoui : Avicenne et le nouveau paradigme de la physique

Pour cette quatrième – et pénultième – séance consacrée aux sciences arabes, la parole était à Ahmed Hasnaoui, chercheur au CNRS, directeur d'une revue bilingue paraissant à Cambridge – Arabic sciences and philosophy –, auteur d'un grand nombre d'articles sur la philosophie arabe et médiévale.

Le conférencier a commencé par définir ce qu'en histoire des idées on appelle un paradigme : c'est-à-dire le cadre théorique à l'intérieur duquel les savants posent des questions, formulent des hypothèses, et proposent des réponses. Les idées, les concepts ne sont donc pas directement issus d'une observation des phénomènes, mais plutôt élaborés dans la continuité et le dialogue mutuel de paradigmes successifs. Si l'on étudie par exemple l'histoire de la physique – et plus précisément la mécanique, qui veut rendre compte du mouvement –, on s'aperçoit de la succession, entre Aristote, Philopon et Galilée, d'au moins trois paradigmes distincts, l'étape avicennienne venant s'insérer dans cette succession.

La Physique d'Aristote a été traduite en arabe à plusieurs reprises, mais la version de référence est celle d'Ishâq bin Hunayn, au Xème siècle. Les musulmans avaient aussi à leur disposition le Commentaire sur la Physique de Jean Philopon (Philoponos, dit le Grammairien), un Alexandrin du VIème siècle, dont il reste une traduction-paraphrase en arabe. C'est à lui que revient le mérite d'avoir introduit la notion d'impetus – le mot latin, qui signifie : " élan ", exprime mieux l'idée de dynamisme que ses équivalents grec (rhopê) et arabe (mayl), qui disent l'" inclination " d'un corps, le mouvement de chute qu'imprime en lui sa propre gravité. Ce concept est introduit par Philopon afin de surmonter la difficulté que les aristotéliciens rencontraient dans l'explication du " mouvement violent ", comme le jet d'un projectile, lancé par une impulsion, certes, mais poursuivant ensuite sa course alors qu'il n'y a plus contact entre le moteur et le mobile. L'impetus est cette puissance motrice incorporelle transmise par le moteur au corps mobile, et permettant de rendre compte de la continuité du mouvement.

C'est ce même concept que reprendra Ibn Sina (Avicenne, IXème-Xème siècle) dans cette véritable somme philosophique que constitue le Kitâb al-Shifâ', le Livre de la Guérison – il s'agit, bien sûr, de la guérison de l'erreur, même si, esprit universel, Avicenne pratiquait aussi la médecine des corps. Il reprend donc, dans la partie consacrée à la physique de son ouvrage, cette théorie de l'impetus, en précisant que si l'impulsion tend à se conserver, les heurts du milieu ambiant – le frottement –, ainsi que la gravité du corps finissent par annuler cette impulsion.

Au XIVème siècle, Buridan reprendra à son tour cette notion, en distinguant l'impetus, réalité permanente se manifestant ponctuellement à l'occasion d'un mouvement, et le mouvement lui-même, phénomène continu. L'orateur, toutefois, n'a pas fait mention du célèbre quadrupède, rendu perplexe par le conflit de deux impetus divergents… Mais inversement, lorsque les impetus, au lieu de se contrarier, s'additionnent – par exemple celui du lancer avec celui de la chute –, ils produisent l'accélération, explication empruntée par Buridan à l'auteur du Kitab al-Shifâ', dans le cadre conceptuel d'un espace conçu désormais comme tridimensionnel.

Ces notions de physique ne sont pas sans implications métaphysiques ; et l'orateur a conclu la conférence – conduite de manière assez "scolastique", au moyen de textes lus et commentés sur l'écran – par l'évocation du débat proprement philosophique sur l'existence d'un premier moteur non mû, et sur la question de l'éternité ou de la finitude du monde. Dans un traité au titre ambigu – De aeternitate mundi contra Proclum –, Philoponus défend l'idée chrétienne d'un monde ayant une durée finie contre l'idée aristotélicienne – et plus généralement païenne – de son éternité. Curieusement, Avicenne, un musulman, restera sur ce point fidèle à la tradition païenne, et plus curieusement encore, réussira à concilier cette éternité de l'univers avec la notion révélée de création. C'est que, par-delà les sphères célestes, mises en branle par des âmes éternelles, se trouve un réservoir immobile d'énergie créatrice, " qui meut le ciel et toutes les étoiles ". (LB)




Pour en savoir plus
Contact : François Zabbal, organisateur de La chaire de l'IMA.




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