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Prenant la suite de la conférence de la semaine dernière, où il avait parlé de la transmission de lastronomie de Ptolémée aux savants musulmans du IXème siècle, Régis Morelon a conduit son auditoire, avec la même clarté dans lexposé et la même bonhomie, jusquau début du XVIème siècle, en montrant sur quelles bases sest faite la " révolution copernicienne ". Dans les observatoires de Damas et de Bagdad, au Xème siècle, les relevés se font plus précis, grâce à une instrumentation plus élaborée, mieux encore, on construit, à Rayy, près de Téhéran, un bâtiment conçu de telle sorte que le rayon solaire vient sinscrire sur un sextant gradué disposé au sol. Cest déjà là le système de la chambre noire, et lon peut penser quau siècle suivant Ibn al-Haytham sen inspirera pour sa théorie de loptique. Lorateur ensuite a laissé pour un temps lexposé strictement scientifique pour évoquer, avec une admiration manifeste, deux grandes figures du XIème siècle, un Persan, al-Biruni, et un Arabe, Ibn al-Haytham, déjà nommé. Le premier, voyageant en Inde et en Asie centrale, a su opérer une vaste synthèse de ce que les Indiens avaient exposé en sanskrit, avec lhéritage grec, désormais bien assimilé. La méthode suivie par Biruni sapparente à celle de Ptolémée en ceci quil ne donne ses propres solutions ou hypothèses quaprès avoir précisément mentionné celles de tous ses prédécesseurs. Il a lintuition de la loi de la gravité, et donc de la rotation terrestre, mais se refuse à accepter cette hypothèse. Aussi bien dans lordre de lastronomie que dans celui de la géographie, il achève et couronne luvre de lAlexandrin. Le second, en revanche, à lautre extrémité du monde musulman, dans son traité intitulé : " Les doutes sur Ptolémée ", nhésite pas à exercer une critique méthodique qui a pour résultat de ne laisser pratiquement rien de la grandiose cosmologie de lAlexandrin. Mais Ibn al-Haytham, à partir dobservations astronomiques, va construire un autre domaine, celui de loptique, sur une hypothèse qui prend le contre-pied de la théorie antique de la vision, conçue comme rayon sortant de lil. Sa théorie des points lumineux issus de lobjet sera très tôt connue en Europe, par des traductions latines et italiennes, et elle nest sans doute pas étrangère à la découverte de la perspective par les peintres du Quattrocento. La construction dun observatoire à Marâgha, au milieu du XIIIème siècle, grâce au mécénat de Hulagu le conquérant mongol de Bagdad va permettre à un autre grand savant, Nassir al-Din al-Tusi, de conduire un programme dobservations continues à long terme ; des tables sont publiées sur une durée de 12 ans, celle de la révolution complète de Jupiter. Malgré les critiques dIbn al-Haytham, il reprend le modèle classique des sphères concentriques, mais en laffinant par ladjonction dépicycles en grand nombre. Tous les mouvements célestes se voient expliqués par des compositions de cercles. Au siècle suivant, Ibn Châter réussira à rendre compte des mouvements lunaires, mais loin de sortir du modèle de Ptolémée, il mènera le géocentrisme à sa perfection géométrique. A telle enseigne que Copernic ny changera rien, se bornant, si lon peut dire, à substituer le soleil à la terre comme centre du système. Lon peut donc dire que le grand Polonais est le dernier élève de lécole de Marâgha. Cette formule, due à lhistorien Neugebauer, vient à son tour justifier lappellation de science classique donnée par Rushdi Rashed à cet ensemble, pris comme un tout, quest la tradition scientifique commencée à Alexandrie, poursuivie par les musulmans et, dune certaine façon, achevée à la fin du XVIIème siècle en Europe du Nord. La question demeure posée, cependant, des voies et modalités de la transmission : des manuscrits grecs byzantins, retraduits de larabe, sont arrivés en Italie après 1453, et ont pu servir de base denseignement ; or Copernic se trouvait à Padoue en 1503. Plus généralement, létude de lastronomie arabe invite à réfléchir sur ce phénomène de la dialectique de continuité et de rupture : la perfection théorique dun modèle du monde lui permet de subsister après quil a été reconnu obsolète ; des observatoires admirables par leur conception et leur construction sont encore édifiés à Istanbul et à Jaypur, alors que linvention de la lunette les a rendus inutiles. Aujourdhui même, la recherche dun nouveau modèle cosmologique nous amène à reprendre et réévaluer ceux dun passé qui ne nous est pas si lointain ni si étranger. (LB)
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