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Chaire de l’IMA - Mardi 29 novembre 2005



Ce que la science doit aux Arabes (III)
Seconde conférence de Régis Morelon : Copernic

Prenant la suite de la conférence de la semaine dernière, où il avait parlé de la transmission de l’astronomie de Ptolémée aux savants musulmans du IXème siècle, Régis Morelon a conduit son auditoire, avec la même clarté dans l’exposé et la même bonhomie, jusqu’au début du XVIème siècle, en montrant sur quelles bases s’est faite la " révolution copernicienne ".

Dans les observatoires de Damas et de Bagdad, au Xème siècle, les relevés se font plus précis, grâce à une instrumentation plus élaborée, mieux encore, on construit, à Rayy, près de Téhéran, un bâtiment conçu de telle sorte que le rayon solaire vient s’inscrire sur un sextant gradué disposé au sol. C’est déjà là le système de la chambre noire, et l’on peut penser qu’au siècle suivant Ibn al-Haytham s’en inspirera pour sa théorie de l’optique.

L’orateur ensuite a laissé pour un temps l’exposé strictement scientifique pour évoquer, avec une admiration manifeste, deux grandes figures du XIème siècle, un Persan, al-Biruni, et un Arabe, Ibn al-Haytham, déjà nommé.

Le premier, voyageant en Inde et en Asie centrale, a su opérer une vaste synthèse de ce que les Indiens avaient exposé en sanskrit, avec l’héritage grec, désormais bien assimilé. La méthode suivie par Biruni s’apparente à celle de Ptolémée en ceci qu’il ne donne ses propres solutions ou hypothèses qu’après avoir précisément mentionné celles de tous ses prédécesseurs. Il a l’intuition de la loi de la gravité, et donc de la rotation terrestre, mais se refuse à accepter cette hypothèse. Aussi bien dans l’ordre de l’astronomie que dans celui de la géographie, il achève et couronne l’œuvre de l’Alexandrin.

Le second, en revanche, à l’autre extrémité du monde musulman, dans son traité intitulé : " Les doutes sur Ptolémée ", n’hésite pas à exercer une critique méthodique qui a pour résultat de ne laisser pratiquement rien de la grandiose cosmologie de l’Alexandrin. Mais Ibn al-Haytham, à partir d’observations astronomiques, va construire un autre domaine, celui de l’optique, sur une hypothèse qui prend le contre-pied de la théorie antique de la vision, conçue comme rayon sortant de l’œil. Sa théorie des points lumineux issus de l’objet sera très tôt connue en Europe, par des traductions latines et italiennes, et elle n’est sans doute pas étrangère à la découverte de la perspective par les peintres du Quattrocento.

La construction d’un observatoire à Marâgha, au milieu du XIIIème siècle, grâce au mécénat de Hulagu – le conquérant mongol de Bagdad – va permettre à un autre grand savant, Nassir al-Din al-Tusi, de conduire un programme d’observations continues à long terme ; des tables sont publiées sur une durée de 12 ans, celle de la révolution complète de Jupiter. Malgré les critiques d’Ibn al-Haytham, il reprend le modèle classique des sphères concentriques, mais en l’affinant par l’adjonction d’épicycles en grand nombre. Tous les mouvements célestes se voient expliqués par des compositions de cercles. Au siècle suivant, Ibn Châter réussira à rendre compte des mouvements lunaires, mais loin de sortir du modèle de Ptolémée, il mènera le géocentrisme à sa perfection géométrique. A telle enseigne que Copernic n’y changera rien, se bornant, si l’on peut dire, à substituer le soleil à la terre comme centre du système. L’on peut donc dire que le grand Polonais est le dernier élève de l’école de Marâgha. Cette formule, due à l’historien Neugebauer, vient à son tour justifier l’appellation de science classique donnée par Rushdi Rashed à cet ensemble, pris comme un tout, qu’est la tradition scientifique commencée à Alexandrie, poursuivie par les musulmans et, d’une certaine façon, achevée à la fin du XVIIème siècle en Europe du Nord.

La question demeure posée, cependant, des voies et modalités de la transmission : des manuscrits grecs byzantins, retraduits de l’arabe, sont arrivés en Italie après 1453, et ont pu servir de base d’enseignement ; or Copernic se trouvait à Padoue en 1503.

Plus généralement, l’étude de l’astronomie arabe invite à réfléchir sur ce phénomène de la dialectique de continuité et de rupture : la perfection théorique d’un modèle du monde lui permet de subsister après qu’il a été reconnu obsolète ; des observatoires admirables par leur conception et leur construction sont encore édifiés à Istanbul et à Jaypur, alors que l’invention de la lunette les a rendus inutiles. Aujourd’hui même, la recherche d’un nouveau modèle cosmologique nous amène à reprendre et réévaluer ceux d’un passé qui ne nous est pas si lointain ni si étranger. (LB)


Pour en savoir plus
Contact : François Zabbal, organisateur de La chaire de l'IMA.




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