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Jeudis de l'IMA - Jeudi 17 novembre 2005


Genèse et histoire de l'islam

Avec Abdessalam Cheddadi, professeur à l’Institut universitaire de la recherche scientifique à Rabat ; Geneviève Gobillot, professeur à l’Université de Lyon III ; Cheikh Moussa, professeur à l’Université de Paris IV et Alfred de Prémare, professeur émérite à l’Université de Provence et chercheur à l’Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman (IREMAM). Modérateur : Maati Kabbal, IMA.




Avant de donner la parole aux conférenciers invités, Maati Kabbal a insisté sur la volonté de distance par rapport au sujet qui est celle des historiens des origines de l'islam. Ce préalable n'était pas vain, la suite du débat l'a montré.

Cheikh Moussa, professeur de littérature arabe médiévale à Paris-IV, a lancé d'emblée la polémique, dans la présentation, assez ardue, qu'il a faite d'un groupe de chercheurs ayant en commun d'écrire en anglais et de considérer la question des origines de l'islam dans une perspective politique. Taxant ces historiens – Houghland, Wansbrough, Cook, Patricia Crone…– de partialité, et même d'hostilité non déguisée à l'égard du fait islamique, il n'a toutefois pas remis en cause le sérieux de leur documentation historique, ni même le bien-fondé de leur point de départ : les historiens ne disposent pas de documents écrits issus de la première communauté de musulmans qui soient contemporains de cette même communauté. Force est donc de s'appuyer sur des documents contemporains, certes, mais issus d'autres communautés – juifs, byzantins, zoroastriens…–, lesquelles n'étaient pas animées à l'égard de ceux qu'on n'appelait pas encore "muslimin" des meilleures intentions du monde. Selon les ouvrages et les articles, fort nombreux, et d'une érudition qui les rend difficiles d'accès, appartenant à cette "école anglo-saxonne" – il faut citer : "Hagarism", de Cook et Crone, paru en 1977, et "God's Caliph", de Crone et Hines, paru en 1986 – l'islam du VIIème-VIIIème siècle serait une secte judéo-chrétienne, ou judéo-samaritaine.

Geneviève Gobillot, spécialiste des soufis des premiers siècles, professeur à Lyon-III, s'est attachée, de son côté, à rechercher, dans le texte coranique lui-même, et non pas dans quelque environnement socio-culturel contemporain, les références qui s'y trouvent, explicites ou implicites, aux autres Ecritures. Ainsi de la mention, à trois reprises, des "suhuf" (feuillets) d'Abraham et de Moïse, dont l'auditoire d'alors aurait parfaitement su qu'il s'agissait de références précises à deux pseudépigraphes de l'Ancien Testament: le Testament de Moïse (Ier siècle av. J.C.) et le Testament d'Abraham (Ier siècle ap. J.C.). Plus profondément, certaines notions, comme celle de "fitra" (nature originelle de l'homme) renvoient implicitement à des concepts transmis par l'Antiquité – par les Stoïciens, en l'occurrence; il s'agit de l'idée de l'homme debout levant les yeux vers le ciel étoilé – aux Pères de l'Eglise, et par eux aux musulmans. Ceux-ci auront simplement modifié la vision, en substituant la direction de la Mecque à celle des étoiles.

Alfred de Prémare, chercheur à l'IREMAM d'Aix-en-Provence, et qui vient de faire paraître "Aux origines du Coran", a tenu à se présenter comme un historien, résolu à examiner tous les récits et traditions liés à l'origine du Texte, en les faisant passer au crible de l'intelligence moderne; ceci, afin de favoriser la compréhension du contenu même du Texte coranique, lequel, à l'instar d'autres Ecritures, ne peut être pleinement saisi que dans son intertextualité.

Abdessalam Cheddadi, enfin, traducteur de la "Muqaddima" d'Ibn Khaldoun, a lui aussi défendu la légitimité de la démarche de l'historien, et souligné cette absence de témoignages écrits contemporains des origines. Mais cette situation est moins embarrassante qu'il n'y paraît pour l'historien, si l'on songe que, dans les rapports complexes qu'entretiennent texte écrit et oralité, c'est celle-ci qui, dans l'islam des premiers siècles, confère son autorité au texte; c'est la lecture à haute voix qui authentifie le témoignage de tel ou tel compagnon du Prophète, et non pas le simple fait de sa mise par écrit; aussi bien l'écrit n'était alors qu'un simple aide-mémoire.

(A la fin de la séance, une intervention dans le public poussera jusqu'au fidéisme pur et simple cette attitude : le Livre n'a aucunement besoin, pour se justifier, de documents historiques extérieurs, son existence même prouve sa véracité, et son inspiration divine. Il est vrai que Jacques Berque lui-même aimait à dire que le Coran était un texte auto-référencié, index sui...).

A. Cheddadi établit, comme ses collègues, des liens avec le monde environnant, et avec les périodes historiques antérieures; mais il explore aussi une autre hypothèse, particulièrement intéressante : celle d'une continuité entre l'islam des origines et le monde byzantin. Plus que de l'Iran sassanide, c'est de l'empire byzantin chrétien que les premiers musulmans se sentaient proches, et cette proximité est particulièrement visible au plan de l'historiographie, à cette différence près qu'à l'idée de Salut comme fin de l'Histoire humaine, ceux-ci ont substitué celle d'un Pacte pré-éternel entre Dieu et les hommes, comme structure fondamentale de cette même Histoire. (LB)



Pour en savoir plus
Contact : Maati Kabbal, organisateur des Jeudis de l'IMA.

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