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Chaire de l’IMA - Jeudi 20 octobre 2005


Les trois monothéismes dans la cité des hommes


M. Yves Guéna, président de l’IMA a ouvert le colloque en rappelant quelques-uns des nombreux points communs qui existent entre les trois religions monothéistes. Il a souligné que cette réflexion sur les trois monothéismes dans la cité correspond à la vocation de l’IMA à jeter des passerelles entre les civilisations. La séance des allocutions d’ouverture s’est ensuite poursuivie par les messages des différents représentants religieux.

M. Dalil Boubakeur, recteur de la Mosquée de Paris et président du CFCM, a fait état des traditions de l’islam dans les échanges avec les autres monothéismes, et du cadre de convivialité de la cité française, plurielle, laïque et tolérante. Cependant, d’après M. Boubakeur, le partenariat judéo-musulman reste le maillon faible de cette cohabitation, et la prise de conscience d’une nécessité de rapprochement a donné lieu à la naissance de la prometteuse " Amitié Judéo-Musulmane de France " (AJMF).

Le père Jean-Marie Gaudeul, président du Secrétariat pour les Relations avec l’Islam (SRI) au sein de l’Église catholique de France, a invité à une réflexion autour de la condition des croyants dans le monde entier exposés à une multitude de messages, de valeurs, de modes de vie. Dans ce contexte, les cadres religieux n’ont pas le monopole de la parole. Ils doivent trouver un langage qui corresponde aux besoins de leur temps et puiser dans les fondements de l’héritage ce qui peut mobiliser et unir les croyants autour d’une société juste et fraternelle.

Pour Jean-Arnold de Clermont, président de la Fédération protestante de France, l’enjeu est de réussir à passer du discours convenu du pacifisme des religions à un discours inséré dans les réalités de notre monde. Pour cela, il a identifié trois défis : la cohabitation égalitaire, en faveur d’une laïcité qui permette réellement à chacun de s’exprimer dans l’espace public ; une mémoire honnête, à l’égard de la Shoah, mais aussi de la colonisation française ; un cheminement spirituel qui accepte le cheminement des autres dans une perspective de foi qui ne soit pas exclusion.

Le rabbin Michel Serfaty a fait part des initiatives du Consistoire, qui pour la première fois de son histoire a mis en place une commission chargée des relations avec les autres religions. Cela a aussi été l’occasion de présenter les réalisations de l’AJMF dont le rabbin est co-président, en particulier celles du " Tour de France de l’Amitié ".

Enfin, selon le recteur de la Mosquée de Bordeaux, M. Tareq Oubrou, l’islam est actuellement utilisé comme un paradigme simplificateur, un principe d’explication de tous les comportements du musulman. En réalité, on ne peut lire directement le Coran pour interpréter tout ce qui se passe aujourd’hui dans le monde musulman. Par ailleurs, M. Oubrou a insisté sur l’importance dans le Coran du principe de libre choix de religion, mais a critiqué le débat actuel sur la laïcité qui est d’après lui biaisé et anachronique en ce qu’il ne parvient pas à répondre à la nouvelle situation française et européenne.

Dans son intervention, M. Régis Debray a mis en évidence le fait que le dialogue entre les trois religions monothéistes tend à gommer l’originalité de chacune pour se concentrer sur un commun fade. Au contraire, la mise au jour des originalités de chacune est le moyen de relancer le débat. Une comparaison particulièrement intéressante concerne la façon dont chacune d’elles a résolu un problème commun : le point de rencontre entre l’éternel et l’histoire. Cette intersection passe par le mystère de l’Alliance dans le judaïsme, celui de l’Incarnation dans le christianisme et enfin celui du Coran incréé dans l’islam. Ces trois formes de " médiations " à partir d’un Dieu unique donnent à ces religions leur identité propre, mais aussi leur point faible, auquel il est demandé de croire.

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La première table-ronde organisée sur le thème : " le dialogue inter-religieux, nouveau nom de la paix au sein de la cité ? " a été inaugurée par M. Odon Vallet, docteur en droit et en science des religions. M. Vallet a répondu à la question introductive " Qu’est-ce qu’un monothéisme ? " en abordant dans un premier point l’origine sémantique du mot, puis en recensant géographiquement et historiquement les expériences monothéistes, du dieu Aton d’Akhenaton à la religion des Sikhs. Puis, Eric Geoffroy s’est exprimé sur l’islam dans le concert inter-religieux. Ce maître de conférence à l’université de Strasbourg a estimé que les sources écrites du Coran plaident en faveur de la reconnaissance des autres religions, même si cette lecture ne prévaut pas toujours chez les musulmans, formés dans une autre conception de l’islam. Malheureusement, selon M. Geoffroy, l’émergence d’un dialogue inter-religieux est également bloquée par des initiatives négatives dans le contexte français : le maintien des musulmans dans une grande pauvreté culturelle, ou encore la demande faite à l’islam d’appliquer une lecture historico-critique sur leurs textes, une demande perçue comme colonialiste.

" La question de l’Autre " a ensuite été abordée par Hans Ucko, responsable de programme au Bureau des relations inter-religieuses du Conseil Œcuménique des Églises. M. Ucko a commencé par décrire la crainte que l’on éprouve à l’égard de l’Autre quand on le voit de loin, mais a soulevé l’impossibilité actuelle d’ignorer l’Autre. Pour cela, il est nécessaire d’aboutir à une société qui ne se borne pas à la tolérance mais qui aille au-delà, dans le sens d’un respect positif et d’un partage des responsabilités. Remettant en cause cette vision attendu du dialogue inter-religieux, Jean-Christophe Attias, directeur d’études à l’EPHE, s’est proposé de jouer le rôle de " l’avocat du diable laïque " en posant la question : " Le dialogue inter-religieux : une formule creuse ? ". De cette façon, M. Attias a mis au jour diverses incohérences, et on a pu se demander avec lui si les menaces qui pèsent le plus lourdement sur notre monde sont réellement de nature religieuse, ou bien plutôt de nature politique, territoriale, sociale, etc. De même, le " retour du religieux " dans notre société est un habillage qui cache peut-être un désarroi plus large et plus profond. Dans ce cas, le dialogue inter-religieux devient plus dangereux que le mal. Avec Jean-Luc Monneret, on est revenu à une vision plus conventionnelle du dialogue inter-religieux avec : " Enrichissons-nous de nos différences ! ". D’après ce chercheur indépendant, les monothéistes ont le travers de se croire détenteurs de la vérité unique et ont beaucoup à apprendre en terme de tolérance. Pour cela, il faut les inciter à étudier les textes sacrés des autres, et à dépasser les interprétations bornées des textes.

Dans le même esprit, M. Djelloul Seddiki, co-président de l’AJMF et président de cette table-ronde a conclu en rappelant qu’il n’y avait pas de choc des civilisations mais plutôt un choc des ignorances. Lors de la séance des questions, le débat s’est orienté vers les questions du mal-être des musulmans et de la non prise en compte par les responsables politiques des inégalités qui les touchent.

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La seconde table ronde, consacrée au thème " Les trois monothéismes face à la laïcité : À la recherche du cadre institutionnel du vivre-ensemble ", était présidée par M. Dominique Borne, doyen de l’Inspection Générale de l’Education Nationale, qui a soulevé les principales problématiques de cette séance, en particulier le problème de la visibilité comparable et égale des religions dans le cadre institutionnel. Le premier intervenant, M. Jean Baubérot, titulaire de la chaire " Histoire et Sociologie de la Laïcité " à l’EPHE a répété que, dans le cas de la laïcité française, le problème qui se pose aujourd’hui est celui de l’égalité entre les religions. En effet, au niveau juridique, l’égalité des cultes est reconnue, mais cela ne relève que d’une conception formelle de l’égalité, or aujourd’hui, l’égalité réelle doit pouvoir être rendue possible, en particulier en faveur des religions non présentes en 1905.

Les chercheurs Esther Benbassa et Franck Frégosi ont ensuite apporté des éclairages particuliers à travers les cas du judaïsme et de l’islam dans la laïcité française. Mme Benbassa, directrice d’études à l’EPHE, a expliqué que l’expérience diasporique a permis aux juifs de s’adapter au contexte, de combiner les valeurs de la République et du judaïsme. De plus, les juifs se considèrent à la fois comme une ethnie et comme un groupe religieux, ce qui n’est pas le cas des musulmans qui de ce fait se trouvent facilement enfermés dans l’identité musulmane. M. Frégosi, chercheur au CNRS et à la Maison des Sciences de l’Homme à Aix-en-Provence, a démontré comment les autorités françaises ont voulu que l’islam s’organise de façon hiérarchique, sur un modèle hybride, inspiré du Consistoire et du congrégationalisme protestant. Mais le problème du CFCM aujourd’hui est celui de sa lisibilité, voire de son utilité.

Puis, le Père Michel Lelong a proposé une analyse comparée des valeurs laïques et des valeurs religieuses alors qu’ Anne-Sophie Lamine, Université de Strasbourg, a démontré en quoi on assiste actuellement à une mise en scène publique de la bonne entente entre les religions à travers une série d’exemples d’initiatives locales dans différentes villes de France. Elle a ensuite mis en évidence que ces phénomènes avaient des conséquences sur la reconnaissance et l’égalité des cultes.

Le public a demandé de nombreuses précisions aux conférenciers, sur la stratégie sociale d’adaptation de la minorité juive, sur la méfiance accrue de la République française à l’égard des groupes ethniques par rapport aux groupes religieux, sur l’islamisme, ou encore sur la Commission Stasi de M. Baubérot. Le président de séance, M. Borne, a conclu par un bilan sur la nécessité pour les religions de faire des propositions en termes institutionnels sans tout attendre de l’état, et sur le rôle de la mémoire coloniale dans les problèmes actuels.

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Enfin, dans la troisième table-ronde de la journée, intitulée " Vers une redéfinition de la place des trois monothéismes dans les sociétés européennes ", Evelyne Martini, inspectrice pédagogique régionale de lettres et membre de l’Association religion, laïcité, citoyenneté (ARELC) a ouvert le débat sur l’enseignement des religions à l’école dans son exposé " La face cachée du religieux : ce que l’école refoule ". Mme Martini a traité des moyens dont pourrait se doter notre système éducatif pour rendre les monothéismes plus intelligibles, notamment dans la formation de ses maîtres, si toutefois certaines réticences étaient levées.

Par la suite, Jean-Pierre Brassac, journaliste et écrivain mais aussi grand connaisseur des Pays-Bas, a offert l’exemple intéressant du cas hollandais et de son modèle laïc en décrivant le système communautariste ou dit de " pilarisation " qui a prévalu pendant plusieurs décennies dans ce pays, permettant la coexistence pacifique des communautés calviniste et catholique. Mais ce modèle ne fonctionne plus aujourd’hui en raison de l’arrivée des immigrés et de la sécularisation croissante de la société. Esther Benbassa a réagi à cet exemple en affirmant qu’aujourd’hui, ni le jacobinisme assimilationniste, ni le communautarisme n’étaient opérants dans nos sociétés devenues multiples, et qu’il convenait d’élaborer de nouvelles tentatives et de nouvelles formes de cohabitation.

Pour finir, Pierre Lory a souhaité introduire dans le débat un visage méconnu de l’islam, celui de la pensée soufie, et en particulier de son apport dans l’insertion des musulmans en Occident. Après avoir éclairé l’auditoire sur la nature de ces confréries. M. Lory a développé en quoi elles pouvaient accompagner l’immigration et favoriser une intégration harmonieuse sans coupure avec l’héritage culturel.

Les questions du public ont surtout porté sur l’enseignement du fait religieux à l’école, sur la nécessité de sa transversalité, sur la place à accorder aux témoins religieux ou sur les initiatives qui existent d’ores et déjà. Pour conclure, Esther Benbassa a appelé à participer à l’initiative " le Pari(s) du Vivre-ensemble ", organisée à Paris du 19 au 26 mars 2006, afin de poursuivre la réflexion et d’agir en faveur de l’acceptation de toutes les différences.




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