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Samedi 15 octobre 2005

Bibliothèque
Comment parler de science au public arabe?

L’Institut du Monde Arabe, l’Université Interdisciplinaire de Paris et le Groupe de recherche "Science et Religion en Islam" ont voulu honorer, dans le cadre de la manifestation "Lire en fête" et de l’Année Mondiale de la Physique, l’ouvrage Histoire du cosmos des astrophysiciens algériens Nidhal Guessoum et Jamal Mimouni. Paru en langue arabe une première fois en Algérie, cet ouvrage vient de faire l’objet d’une réactualisation et d’une édition nouvelle au Liban. Il a donc été présenté à la bibliothèque del’IMA.

Après les salutations de Tayeb Ould Aroussi, directeur de la Bibliothèque, et celles de Bruno Guiderdoni, au nom du Groupe de recherche "Science et Religion en Islam" (il est lui même astrophysicien et directeur de l’Observatoire de Lyon), les participants à cette table ronde ont pu écouter les auteurs, ainsi que les éclairages du philosophe Mohammed Taleb, animateur du Réseau Transdisciplinaire Arabe "Bayt al-Hikma". La table-ronde était animée par le journaliste Malek Triki (journaliste à Al-Jazeera).

Après avoir rappelé le processus concret de réalisation de l’ouvrage, Nidhal Guessoum, professeur à l’Université Américaine de Sharjah (Emirats Arabes Unis), a souligné les enjeux algériens, arabes et internationaux de l'ouvrage. Constatant l’absence, en Algérie et dans le monde arabe, d’un ouvrage de référence qui fasse état des problématiques modernes de la science physique, en particulier de la cosmologie, il a décidé de combler ce manque en proposant Histoire du cosmos. La solution de facilité aurait été de procéder à la traduction en langue arabe d’ouvrages du même type qui existent en langue anglaise ou française. Mais, explique Nidhal Guessoum, cela aurait signifié faire l’économie d’un détour par le contexte local, arabe et musulman. Or, sans la prise en compte de la spécificité de ce contexte, de telles traductions risquent d’être contre-productives ou, en tout cas, de ne pas parler aux scientifiques, étudiants notamment, dans ce qu’ils sont vraiment. C’est la raison pour laquelle Histoire du cosmos comporte une double dimension. La première est celle d’un retour sur la façon dont les Arabes et les Musulmans, à l’Age classique de leur civilisation (aux périodes ommeyyade et abbasside, en particulier), envisageaient les questions scientifiques et cosmologiques. Avec les Ikhwan as-Safa (les Frères de la Pureté), Ibn Sina, Ibn Rushd, Ibn ‘Arabi, et bien d’autres, les Arabes et les Musulmans ont montré dans leur histoire qu’ils furent capables de donner naissance, avec leur génie propre, à une intelligibilité du monde et de la Nature. La seconde dimension du livre est celle qui rend compte de ce qu’est la science cosmologique aujourd’hui, particulièrement depuis l’élaboration du modèle standard du Big Bang. Nidhal Guessoum souligne qu’une partie importante des débats scientifiques, en astrophysique posent des interrogations de nature épistémologique et philosophique. Il prend comme exemple la question, qui est notamment débattue dans le monde scientifique anglo-saxon, du "principe anthropique". Ce débat est celui des implications philosophiques et métaphysiques du fait qu’il existe dans le cosmos des réglages tellement précis (les constantes de l’univers, comme la vitesse de la lumière, la constante de Planck…) qu’ils permettent l’émergence non seulement de la vie, mais aussi de la pensée qui a conscience de ce processus. L’une des thèses de Nidhal Guessoum est qu’il est possible de parvenir à une réceptivité fructueuse de ces questionnements dans le public arabe, à la condition que le rapport entre les instances scientifiques et culturelles soit bien maîtrisé.

Nidhal Guessoum prolonge cette réflexion avec une critique de l’école de l' "i’jaz ‘ilmi", du nom de cette interprétation contemporaine qui veut faire du Coran un texte de science qui comporterait des énoncés scientifiques que les savants d’aujourd’hui confirmeraient (par exemple l’idée selon laquelle le Coran évoquerait la vitesse de la lumière). Il critique cette école comme étant l’expression d’un discours qui, au nom d’un concordisme, chercherait à fusionner le scientifique et le religieux, méconnaissant ainsi les règles de fonctionnement propres à ces deux domaines. Il plaide pour l’émergence, dans le contexte arabe et islamique, à l’instar de ce qui se passe dans d’autres sphères culturelles, d’un dialogue entre science et religion qui serait rigoureux, et respectueux de la différence entre ces espaces de sens.

Dans un second temps, Jamal Mimouni, professeur à l’Université Mentouri de Constantine (Algérie), s’est concentré sur la situation algérienne. Il a rappelé la pertinence du choix de la langue arabe par le fait que l’arabisation dans la société algérienne, en particulier de sa jeunesse, est désormais largement accomplie. Il existe même un relatif décalage entre des enseignants formés dans les universités occidentales (donc en anglais ou en français) et la jeunesse étudiante arabophone. Jamal Mimouni soutient que, si le livre était paru en français en Algérie, il n’aurait pas eu le succès qu’il a eu. Par ailleurs, il a insisté sur le fait que le grand problème dans le pays et, au-delà, dans le monde arabe, est la quasi inexistence de médias scientifiques dont la tache serait la « popularisation » – terme qu’il préfère à celui de « vulgarisation » – de la science contemporaine, aussi bien dans ses aspects techniques que dans ses aspects philosophiques. Une jeunesse scientifique ne se forme pas uniquement au sein de l’université ; elle doit pouvoir bénéficier de l’existence d’un contexte scientifique culturel large (malheureusement, il n’y a pas d’équivalent de langue arabe à des magazines de large diffusion comme Science et Avenir, La Recherche ou Scientific American).

Le philosophe Mohammed Taleb a commencé par rappeler que l’histoire de la science ne suivait nullement un déroulement de type linéaire, selon un schéma évolutionniste qui se réduirait à un processus de simple accumulation des connaissances. Rappelant la thèse de l’historien des sciences et physicien américain Thomas Kuhn, il a soutenu que la science était soumise à des régimes philosophiques, idéologiques, conceptuels déterminés à chaque période. Ces cadres fonctionnent comme des paradigmes, autrement dit comme des matrices de sens qui orientent l’activité scientifique. Périodiquement, les sciences traversent des « révolutions scientifiques » qui se traduisent par des changements de paradigmes. L’une des grandes révolutions scientifiques fut l’apparition du paradigme galiléen, newtonien et cartésien au 17ème siècle. Mohammed Taleb a souligné que la science contemporaine, notamment en physique, en cosmologie, en biologie, dans les neurosciences, traversait une pareille révolution. De nouveaux paradigmes scientifiques émergent à la faveur d’un dépassement du modèle scientiste de la connaissance.

L’un des enjeux majeurs, pour Mohammed Taleb, dans la problématique de la réception de la connaissance scientifique par un public arabe, est la conscience que nous pouvons avoir des dimensions non techniques de cette connaissance. En effet, l’un des travers, qui semble remonter au 19ème siècle, est celui d’un réductionnisme de l’activité et de la pensée scientifiques à leurs instances techniques, opératoires. Mohammed Taleb a critiqué cette conception selon laquelle la science serait axiologiquement neutre, indifférente aux valeurs philosophiques ou aux enjeux éthiques. Ce réductionnisme se retrouve chez ceux qui, en islam, considèrent que la puissance occidentale est réductible à sa puissance technique, occultant le fait que cette dernière est inséparable d’une forte vision du monde, d’une vitalité de la société. Mohammed Taleb a souligné la contribution de l’intellectuel palestinien Edward Saïd, notamment à travers ses livres L''Orientalisme et Culture et Impérialisme, à la critique de cette approche neutraliste de la science.

Reprenant la critique de Nidhal Guessoum à propos de cette école de l’ "i’jaz ‘ilmi", Mohammed Taleb concluait en posant ces questions suivantes qui conditionnent en quelque manière l’éclosion d’un domaine "science et religion" dans le monde musulman : qu’est-ce qui, dans la science telle qu’elle est aujourd’hui, peut donner prise à un dialogue avec la sphère religieuse ? La réponse, selon lui, est que peuvent donner prise à un tel dialogue les dimensions philosophique, épistémologique, conceptuelle de la science. Inversement, et c’est l’autre question, qu’est-ce qui peut donner prétexte à un dialogue avec cette science du point de vue de la religion ? La réponse symétrique est la dimension philosophique et théologique de cette dernière. Malheureusement la disqualification des instances philosophiques et métaphysiques de la science et de la religion, loin d’encourager l’émergence d’un domaine mixte novateur, fait reculer la possibilité d’une modernité arabe et islamique qui ne serait ni la copie de la modernité marchande occidentale, ni la poursuite a-critique du traditionalisme classique. Or, cette modernité endogène est l’une des conditions, déclare Mohammed Taleb, de la Renaissance arabe et musulmane, espérance de tant d’arabes et de tant de musulmans.

En conclusion et en réponse à quelques interrogations de l’assistance, Bruno Guiderdoni a tenu a rappeler que le religieux ne constituait pas, a priori, un obstacle à l’essor d’une activité scientifique conséquente dans le monde arabe et musulman. Bien au contraire, dans l’histoire de la civilisation islamique, la foi religieuse encourageait les hommes et les femmes dans la quête des savoirs, du ‘ilm dans toutes ses dimensions, de la connaissance du monde à la connaissance métaphysique des réalités ultimes. L’islam, pas plus qu’une autre religion, n’est un obstacle à cet essor. L’islam a une perspective particulière pour penser la science, qui peut s'articuler avec les paradigmes scientifiques contemporains : c’est le tawhid. A travers cette unification fondamentale, la conscience islamique entend réaliser l’unité de toute chose à l’image de l’unité divine..




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