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Les mercredis du Café littéraire - Mercredi 29 juin 2005


Modernité et identité en architecture
Rencontre Zaha Hadid et Jean Nouvel


M. Yves Guéna, président de l’Institut du monde arabe, ouvre la séance en remerciant les deux intervenants de leur présence. Zaha Hadid apparaît comme le symbole d’une modernité pétrie de références identitaires. L’audace, l’inventivité et la modernité de ses projets lui ont valu le prix Pritzker (le Nobel de l’architecture), pour la première fois décerné à une femme. Née à Bagdad, elle imprime à l’ensemble de son oeuvre l’arabité qu’elle revendique. M.Guéna rend ensuite hommage à l’architecte français Jean Nouvel, l’un des concepteurs de l’Institut du monde arabe, qui s’est imposé comme l’une des expressions les plus abouties de l’architecture moderne et qui, dans le même temps, se réfère largement à la spécificité de l’architecture arabo-islamique. Le dialogue entre ces deux architectes contemporains majeurs, venus d’horizons très différents, illustre parfaitement, selon M. Guéna, la mission première de notre institution, qui est de promouvoir et favoriser le rapprochement entre les civilisations arabes et européennes.

Après avoir commenté tour à tour les images de leurs grandes réalisations, projets et chantiers en cours, les invités ont été interrogés par l’universitaire britannique Conway Lloyd Morgan, spécialiste de l’architecture contemporaine, sur les mutations du langage architectural au XXème siècle.


Entre héritage et modernité: plaidoyer pour une architecture novatrice et porteuse d’identité

Selon Jean Nouvel, l’architecture ne doit pas être soumise à des lois purement fonctionnelles. Elle doit inclure des considérations géographiques et historiques. Les architectures contemporaines doivent incarner le dialogue entre l’histoire et la modernité. Le processus de création de l’architecte s’opère à partir d’une structure préexistante dont il faut tenir compte car la conscience d’être situé dans le temps et dans l’espace est le préalable à toute construction identitaire.

Ainsi, Jean Nouvel veille t-il, à ce que chacune de ses réalisations s’intègre dans son environnement, " joue sur la rencontre du végétal, du construit et de la lumière ". Le procédé des " plans-miroir " apposés sur les façades externes des bâtiments vise par exemple à réfléchir la réalité environnante, tant urbaine que naturelle. L’introduction de jardins au sein même des constructions confère à ces nouveaux espaces une dimension organique et participent de l’idée d’ " architecture " totale chère à l’architecte. De la même manière, les références à l’histoire et à la culture du site sont de mise dans chacune des créations de Jean Nouvel. Pour un projet récent à Lisbonne, il s’est attaché à réinterpréter les azulejos traditionnels en épurant leur design et en les intégrant dans des formes fondamentalement modernes et novatrices.

De son coté, Zaha Hadid définit son travail comme une expression du " mouvement moderniste " se nourrissant des symboles de la culture arabe qui est la sienne. Outre cet héritage historique, la multiplication des ouvertures et des puits de lumière a pour but d’abolir la frontière artificielle extérieur/intérieur et d'intégrer l’environnement immédiat. Depuis le début de sa carrière, Zaha Hadid dit être toujours restée attentive à garder la distance nécessaire avec le passé pour créer de nouvelles formes tout en puisant une partie de son inspiration dans la culture qui a modelé le site.


La mission politique de l’architecture : lutter contre l’uniformisation et répondre à la demande sociale

La créativité architecturale à l’épreuve de la standardisation immobilière

Jean Nouvel critique le principe illusoire et dangereux de tabula rasa et de construction ex-nihilo qui s’est imposé ces dernières décennies. Ce n’est pas en s’affranchissant de l’histoire d’un lieu et de ses règles que la liberté créatrice peut s’exprimer au mieux.

Selon lui, l’architecture modifie un espace donné, le modèle et lui donne du sens en s’inscrivant toujours dans une certaine continuité sous peine " de devenir orphelin ", privé d’une quelconque filiation. Jean Nouvel insiste sur le caractère ambivalent de la mondialisation. Si ce phénomène favorise l’échange d’idées et d’informations ainsi que les voyages, qui constituent de formidables sources d’inspiration et évitent les replis locaux, l’architecte regrette qu’il facilite aussi, par la prolifération des marques (le branding), la reproduction et l’imitation de modèles standardisés. Ainsi s’insurge t-il contre la tendance au clonage des bâtiments par transposition d’un même modèle dans des sites qui n’ont rien en commun. Ce " parachutage " résulte, selon lui, des stratégies commerciales d’entrepreneurs immobiliers sans scrupule qui n’ont d’autres critères de construction que le profit. Ce mimétisme médiocre menace non seulement la créativité architecturale mais également les réflexions d’ordre sociologique, urbanistique ou historique qui doivent demeurer, en dépit des contraintes économiques et financières, les soubassements de projets nouveaux.

Dans la droite ligne des propos tenus par son confrère français, Zaha Hadid met l’accent sur ce qu’elle estime être une catastrophe architecturale : la reconstruction du centre-ville de Beyrouth, détruit par la guerre. Au lieu de reprendre logiquement la structure et les contours du centre tels qu’ils existaient, produits d’une histoire et d’une culture, on les a remplacés par un centre urbain sur le modèle de celui d’Atlanta aux Etats-Unis. Déraciné, coupé de ses origines et de son passé, le cœur de la capitale libanaise est dénaturé, il n’a plus de sens, plus d’identité.


L’intérêt des utilisateurs à l’épreuve des intérêts économiques et de " l’art pour l’art "

Jean Nouvel démontre que les considérations d’ordre sensible, ce qu’il nomme volontiers " le plaisir de vivre ", ne doivent pas être sacrifiés au profit des seuls critères fonctionnalistes et de rentabilité. L’architecture doit améliorer la qualité de vie de ses usagers. Elle a par exemple un véritable rôle à jouer dans le développement durable en favorisant la création ou la prolongation d’espaces verts. Pour Zaha Hadid, les bâtiments modernes doivent être conçus pour le bien être de tous, y compris les plus défavorisés, et doit rétablir le lien social mis à mal par le phénomène de gentrification (l’exclusion des plus pauvres à la périphérie des villes du fait de l’augmentation des prix des loyers).

L’architecte dénonce la sur-médiatisation des grands projets au détriment des problèmes posés par les cités nouvelles et la ghettoïsation de certaines populations. L’identité ne peut pas se contenter d’être simplement décorative. L’identité effective est celle des modes de vie. Les besoins et les attentes des utilisateurs doivent primer sur les préoccupations esthétiques.

Enfin, Zaha Hadid souligne que l’architecture moderne doit davantage intégrer la notion d’urbanisme et adopter une vision d’ensemble. Il s’agit, selon l’expression de l’architecte, de " sculpter l’espace " plus que de construire des bâtiments en tant que tels. Dans la même optique, Jean Nouvel lance un appel à en finir avec "les objets célibataires ".

Pour en savoir plus
Contact : Badr Eddine ARODAKY, organisateur des Mercredis du Café Littéraire.



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    Photo : Thierry Rambaud © IMA
    copyright © 2005 Institut du Monde Arabe, Paris.