actualités

COLLOQUE - Vendredi 24 juin 2005


Perspectives euro-arabes sur la science contemporaine


C’est à l’occasion de la tenue du 8ème Salon euro-arabe du Livre que l'Institut du monde arabe a organisé, avec le concours de l'Université Interdisciplinaire de Paris et du Groupe de Recherche " Science et Religion en Islam ", un colloque intitulé : Perspectives euro-arabes sur la science contemporaine. A travers trois grandes tables-rondes, une dizaine de conférenciers ont eu l'occasion de préciser les enjeux relatifs à cette coopération entre les sphères du monde arabe et de l'Europe. Ce colloque international s’est caractérisé par une approche interdisciplinaire, mêlant à la fois des retours sur le passé, des constats sur le présent et des ouvertures sur le futur.

*

Intitulée " Quelles philosophies des sciences pour le monde musulman ? ", la première table-ronde réunissait le philosophe Mohamed Tahar Bensaada (professeur à la Haute Ecole Ilya Prigogine de Bruxelles), et les astrophysiciens Bruno Guiderdoni (directeur de recherche au CNRS, directeur de l’Observatoire de Lyon) et Nidhal Guessoum (professeur à l’American University of Sharjah).

La philosophie des sciences n'est pas réductible à un dialogue entre philosophie et science, elle est une composante de la science elle-même. C'est cette composante qui, d'ailleurs, évite la réduction de la science à une simple technique. Dit autrement, si la science n'est pas que technique, c'est parce qu'elle est aussi philosophie. L'horizon révélé par la philosophie des sciences, nous disent les conférenciers, est celui-ci : la science d'aujourd'hui, à travers la formidable révolution conceptuelle qui la traverse et qui la renouvelle, pose d'une façon nouvelle la question du sens. Elle interpelle les consciences, les cultures, les savoirs, les sociétés et aussi les religions, à propos de ces questions fondamentales que sont la place de l'homme dans l'univers, la signification et la finalité de la vie humaine et du cosmos, l'existence de plusieurs niveaux de réalité, etc. Cette dimension philosophique de la science est en étroite relation avec ce que les historien des sciences nomment des paradigmes. C'est l’historien et physicien américain Thomas Kuhn qui a introduit la notion de paradigme dans les années 1950. Selon lui, l'histoire des sciences, en particulier des sciences exactes, n'est pas réductible à un processus purement cumulatif de savoirs sur le monde.

Ces accumulations n'ont de sens qu'à l'intérieur d'un paradigme. Ce dernier terme désigne, en quelque manière, un système de sens, un cadre idéologique, une perspective philosophique qui fait consensus au sein d'une communauté de chercheurs, de scientifiques. Ce sont les paradigmes qui donnent du sens à l'activité scientifique, ainsi qu'une orientation. Dès lors, il est possible de comprendre l'histoire des sciences à travers ces "révolutions scientifiques", pour reprendre une autre expression de Thomas Kuhn, au cours desquelles ont lieu les changements de paradigmes. Or, il se trouve, et nos conférenciers ont insisté sur cette situation, que nous vivons actuellement une "révolution scientifique" : un nouveau paradigme émerge, dépassant ainsi le modèle scientiste et positiviste de la connaissance (qui lui-même prolongeait le paradigme dit cartésien-newtonien-galiléen). A la faveur de l'éclosion de ce nouveau paradigme, les conférenciers ont pu mettre en évidence la possibilité d'une philosophie islamique de la science contemporaine, c'est-à-dire d'une prise en charge par la conscience intellectuelle musulmane des implications philosophiques de la science moderne. En physique quantique et en cosmologie, des questions nouvelles apparaissent et peuvent être comprises d'une façon singulière par les intellectuels musulmans, comme, par exemple, la question du principe anthropique (qui suggère, à travers plusieurs variantes, que l'univers obéit à des lois d'une façon telle que la vie et l'homme ont pu apparaître).

La référence à l'islam mérite d'être ici précisée. Il a été bien clair que le rapport entre science et islam ne peut faire l'économie d'une médiation philosophique et éthique. Sans cette médiation, le lien science-islam risque de violer l'autonomie respective de la sphère religieuse et de la sphère scientifique. Ces deux sphères ont des choses à se dire, mais, pour qu'en terre d'islam, ce lien ne soit pas pollué, il convient soigneusement de ne pas confondre les deux, et de ne pas faire dire à la science une parole de type religieux, ni à la religion une parole de type scientifique.

*

La deuxième table-ronde a permis d'évoquer, avec l'astrophysicien Khalil Chamcham (Université de Casablanca et Université d’Oxford), le physicien Abdelhaq Hamza (Université du Nouveau Brunswick, Canada) et le physicien Ghaleb Bencheickh (vice-président de la Conférence Mondiale des Religions pour la Paix), la problématique suivante : " Que signifie être un scientifique arabe aujourd’hui ? " Il ressort de ces interventions que la foi musulmane, loin de s'opposer à la recherche physique et astrophysique de haut niveau, loin de contredire la création scientifique, les accompagne en leur donnant du sens, et même une dimension esthétique. Par ailleurs, il a été rappelé que dans le monde arabe et musulman, l'une des conditions les plus important espoir que la pratique et la réflexion scientifique soient fécondes est l'existence d'un climat démocratique et pluraliste. Sans liberté intellectuelle, la science risque fort d'être réduite à une activité technicienne.

Enfin, la troisième table-ronde, intitulée " Quelles politiques scientifiques dans le monde arabe ? ", a réuni Saïf Ali al-Hajari, l’un des responsables de la Cité des sciences du Qatar, Rachid Benmokhtar, président de l'Université Al Akhawayn d'Ifrane (Maroc), Jacques Vauthier, professeur à l’Université de Paris VI, directeur de l'Ecole d'Ingénierie de la Formation A Distance (EIFAD) du CNED (France) et Georges Haddad, ancien président de la Sorbonne, ancien président de l’Association des présidents d’universités, et responsable de l'enseignement supérieur à l'UNESCO. L'accent a été mis durant cette session sur une triple nécessité : le renforcement des politiques nationales en matière d'éducation scientifique (le cas du Qatar fut longuement évoqué comme étant un cas exemplaire), l'intensification d'une politique scientifique panarabe et, enfin, le renforcement de la coopération internationale dans ce domaine, ne serait-ce que pour diminuer le décalage flagrant entre le Nord et le Sud de la planète. Sur ce dernier point, il a été établi que la coopération euro-arabe mérite une attention particulière, car l'Europe possède une longue tradition de connaissance du monde arabe, contrairement aux Etats-Unis. Les orateurs ont tous précisé que l'essor de la science dans le monde arabe devait être considéré comme une tâche d'intérêt stratégique, car aucun développement social, économique ou culturel ne peut être véritablement réalisé sans une participation massive et exigeante de la communauté scientifique. Cette journée de rencontre a permis au public de l’Institut du Monde Arabe de découvrir des aspects parfois méconnus des courants de pensée qui parcourent actuellement le monde arabe et musulman, dans le contexte d’une mondialisation des problématiques associées à la science et à la technologie.




toutes les actualités


    copyright © 2005 Institut du Monde Arabe, Paris.