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Généalogie de lantiaméricanisme français de Philippe Roger (éditions du Seuil) Philippe Roger, chercheur au CNRS et professeur à lEcole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS), était linvité du Café littéraire de lInstitut du Monde Arabe, à loccasion de la parution simultanée des traductions, arabe (au Caire) et anglaise (à New York), de son livre Généalogie de lantiaméricanisme français (aux éditions du Seuil). Cet ouvrage, connaît, depuis sa publication il y a deux ans, un grand succès. Loin dêtre anecdotique, il se propose de retracer, des Lumières jusquà nos jours, la genèse et la construction au fil des siècles de lantiaméricanisme en France, en sappuyant sur les textes littéraires des grands auteurs français. ![]() Lorigine du projet Interrogé sur les raisons qui lont poussé à écrire cet essai, Philippe Roger invoque en premier lieu un facteur autobiographique. Etudiant, il part vivre une année aux Etats-Unis au moment où la guerre du Vietnam soulève une hostilité générale, selon lui légitime, au sein de la jeunesse estudiantine. Plusieurs années après la fin du conflit américano-vietnamien, il revient à New York et note avec stupéfaction quen dépit de la remise en question du bien fondé de la guerre par certains dirigeants et de lassouplissement de la politique étrangère américaine, les critiques de la France sont toujours aussi virulentes. Il en déduit que lantiaméricanisme est enraciné dans les mentalités et quil a des fondements bien plus anciens et plus profonds quon pourrait le croire. Cest ainsi que lécrivain sest attaché à comprendre la matrice française de lantiaméricanisme moderne, loin des clichés et des stéréotypes. Lantiaméricanisme français : un phénomène irrationnel, paradoxal et énigmatique Lauteur défini le phénomène comme une stratification de discours négatifs transmis de génération en génération. " Rien ne se perd, pas grand-chose ne se crée, tout saccumule ", paraphrase, non sans humour, linvité du Café littéraire. Ces représentations, de lordre du fantasme et de limaginaire, semblent en effet tout a fait déconnectées de la réalité. Cet antiaméricanisme radical sexprime en France avec plus de virulence quen nimporte quel autre pays dEurope alors même que la France na jamais affronté directement les Etats-Unis au travers dune guerre. De la même façon, lauteur souligne que les prises de position antiaméricaines ne sont pas concomitantes avec les dissensions géopolitiques ou diplomatiques réelles. Loin dêtre conjoncturel, lantiaméricanisme dépasse de très loin la simple critique idéologique. Pour en comprendre les soubassements, il faut, selon lauteur, revenir sur un long processus de construction historique, démarré avant même que les Etats-Unis dAmérique ne soient officiellement fondés. Les précurseurs de lantiaméricanisme français Philippe Roger rappelle que, dès le XVIII° siècle, les Naturalistes émettent des thèses à prétention scientifique sur linfériorité biologique de lAmérique. Buffon, pourtant considéré comme le plus grand esprit savant de son temps, estime par exemple quil sagit dun continent " dégénéré ", privé de puissance vitale, sans avenir, incapable de nourrir plus de population quil nen comptait à lépoque. Aux antipodes de limage dimmensité, de fécondité et de prospérité qui est attribuée aujourdhui aux Etats-Unis, ces représentations erronées, cautionnées par la science, seront renforcées par les témoignages négatifs des aristocrates exilés outre-Atlantique pour échapper à la Terreur. Ces thèses, aussi peu fondées soient-elles, sont accréditées par les philosophes anticolonialistes, qui souhaitent dissuader les Français démigrer dans les colonies. Lantiaméricanisme : " le plus petit dénominateur commun du consensus français " Lantiaméricanisme, relève Philippe Roger, est une constante dans lhistoire intellectuelle et politique de la France, depuis lépoque des Lumières. Il constitue, selon lui, un vecteur dunité entre les courants politiquement divisés qui sexpriment en France. Aussi différents soient-ils, Baudelaire, imprégné de pensée anti-démocratique et théologique et Stendhal, opposant notoire de lordre établi, font tout deux référence aux Etats-Unis en termes négatifs. De même, le thème de la destruction de toutes les valeurs morales, religieuses et esthétiques que Baudelaire associe aux Etats-Unis rejoint la rhétorique dEngels et Marx lorsquils sattachent à dénoncer les travers du capitalisme. Les écrivains du XX° siècle, toutes sensibilités politiques confondues, présenteront les Etats-Unis comme le royaume de la vulgarité et du vide culturel et artistique. Et sil est vrai que beaucoup dintellectuels français apprécient, à linstar de Sartre, les créateurs américains, ils attribuent les uvres quils jugent de qualité à la contre-culture américaine. Ainsi, le jazz, très populaire en France, est considéré comme une tradition de la culture noire américaine. Mise en évidence de facteurs historiques Si lantiaméricanisme français semble avoir des fondements essentiellement irrationnels, lauteur met en évidence des raisons historiques ayant incontestablement favorisé le phénomène. Les préjugés négatifs que les Français peuvent avoir sur les Etats-Unis sont renforcés par lignorance quils ont, en fait, de ce pays. En effet, depuis la vente de la Lousiane française, il ny a jamais eu de large communauté française aux Etats-Unis et donc peu déchange entre les deux cultures. Faute de témoignages dexpatriés, les Etats-Unis sont très méconnus par les Français. De plus, selon Philippe Roger, la virulente phobie des Français à lencontre des Anglais (langlophobie française du XIX° siècle) sest aisément transférée sur les Américains, une fois la Grande Bretagne devenue lalliée majeure de la France. Enfin, après la seconde Guerre mondiale, alors que la Résistance se trouve très valorisée par le pouvoir et le peuple français, les Américains ne sont pas perçus comme des sauveurs et se voient au contraire reprocher, à mots couverts, leur engagement tardif dans la guerre.
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