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Les mercredis du Café littéraire - Mercredi 15 juin 2005


Généalogie de l’antiaméricanisme français
de Philippe Roger (éditions du Seuil)


Philippe Roger, chercheur au CNRS et professeur à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS), était l’invité du Café littéraire de l’Institut du Monde Arabe, à l’occasion de la parution simultanée des traductions, arabe (au Caire) et anglaise (à New York), de son livre Généalogie de l’antiaméricanisme français (aux éditions du Seuil). Cet ouvrage, connaît, depuis sa publication il y a deux ans, un grand succès.
Loin d’être anecdotique, il se propose de retracer, des Lumières jusqu’à nos jours, la genèse et la construction au fil des siècles de l’antiaméricanisme en France, en s’appuyant sur les textes littéraires des grands auteurs français.




L’origine du projet

Interrogé sur les raisons qui l’ont poussé à écrire cet essai, Philippe Roger invoque en premier lieu un facteur autobiographique. Etudiant, il part vivre une année aux Etats-Unis au moment où la guerre du Vietnam soulève une hostilité générale, selon lui légitime, au sein de la jeunesse estudiantine.
Plusieurs années après la fin du conflit américano-vietnamien, il revient à New York et note avec stupéfaction qu’en dépit de la remise en question du bien fondé de la guerre par certains dirigeants et de l’assouplissement de la politique étrangère américaine, les critiques de la France sont toujours aussi virulentes. Il en déduit que l’antiaméricanisme est enraciné dans les mentalités et qu’il a des fondements bien plus anciens et plus profonds qu’on pourrait le croire.
C’est ainsi que l’écrivain s’est attaché à comprendre la matrice française de l’antiaméricanisme moderne, loin des clichés et des stéréotypes.


L’antiaméricanisme français : un phénomène irrationnel, paradoxal et énigmatique

L’auteur défini le phénomène comme une stratification de discours négatifs transmis de génération en génération. " Rien ne se perd, pas grand-chose ne se crée, tout s’accumule ", paraphrase, non sans humour, l’invité du Café littéraire. Ces représentations, de l’ordre du fantasme et de l’imaginaire, semblent en effet tout a fait déconnectées de la réalité.
Cet antiaméricanisme radical s’exprime en France avec plus de virulence qu’en n’importe quel autre pays d’Europe alors même que la France n’a jamais affronté directement les Etats-Unis au travers d’une guerre. De la même façon, l’auteur souligne que les prises de position antiaméricaines ne sont pas concomitantes avec les dissensions géopolitiques ou diplomatiques réelles. Loin d’être conjoncturel, l’antiaméricanisme dépasse de très loin la simple critique idéologique.
Pour en comprendre les soubassements, il faut, selon l’auteur, revenir sur un long processus de construction historique, démarré avant même que les Etats-Unis d’Amérique ne soient officiellement fondés.


Les précurseurs de l’antiaméricanisme français

Philippe Roger rappelle que, dès le XVIII° siècle, les Naturalistes émettent des thèses à prétention scientifique sur l’infériorité biologique de l’Amérique. Buffon, pourtant considéré comme le plus grand esprit savant de son temps, estime par exemple qu’il s’agit d’un continent " dégénéré ", privé de puissance vitale, sans avenir, incapable de nourrir plus de population qu’il n’en comptait à l’époque. Aux antipodes de l’image d’immensité, de fécondité et de prospérité qui est attribuée aujourd’hui aux Etats-Unis, ces représentations erronées, cautionnées par la science, seront renforcées par les témoignages négatifs des aristocrates exilés outre-Atlantique pour échapper à la Terreur. Ces thèses, aussi peu fondées soient-elles, sont accréditées par les philosophes anticolonialistes, qui souhaitent dissuader les Français d’émigrer dans les colonies.


L’antiaméricanisme : " le plus petit dénominateur commun du consensus français "

L’antiaméricanisme, relève Philippe Roger, est une constante dans l’histoire intellectuelle et politique de la France, depuis l’époque des Lumières. Il constitue, selon lui, un vecteur d’unité entre les courants politiquement divisés qui s’expriment en France. Aussi différents soient-ils, Baudelaire, imprégné de pensée anti-démocratique et théologique et Stendhal, opposant notoire de l’ordre établi, font tout deux référence aux Etats-Unis en termes négatifs. De même, le thème de la destruction de toutes les valeurs morales, religieuses et esthétiques que Baudelaire associe aux Etats-Unis rejoint la rhétorique d’Engels et Marx lorsqu’ils s’attachent à dénoncer les travers du capitalisme.
Les écrivains du XX° siècle, toutes sensibilités politiques confondues, présenteront les Etats-Unis comme le royaume de la vulgarité et du vide culturel et artistique. Et s’il est vrai que beaucoup d’intellectuels français apprécient, à l’instar de Sartre, les créateurs américains, ils attribuent les œuvres qu’ils jugent de qualité à la contre-culture américaine. Ainsi, le jazz, très populaire en France, est considéré comme une tradition de la culture noire américaine.


Mise en évidence de facteurs historiques

Si l’antiaméricanisme français semble avoir des fondements essentiellement irrationnels, l’auteur met en évidence des raisons historiques ayant incontestablement favorisé le phénomène. Les préjugés négatifs que les Français peuvent avoir sur les Etats-Unis sont renforcés par l’ignorance qu’ils ont, en fait, de ce pays. En effet, depuis la vente de la Lousiane française, il n’y a jamais eu de large communauté française aux Etats-Unis et donc peu d’échange entre les deux cultures. Faute de témoignages d’expatriés, les Etats-Unis sont très méconnus par les Français. De plus, selon Philippe Roger, la virulente phobie des Français à l’encontre des Anglais (l’anglophobie française du XIX° siècle) s’est aisément transférée sur les Américains, une fois la Grande Bretagne devenue l’alliée majeure de la France. Enfin, après la seconde Guerre mondiale, alors que la Résistance se trouve très valorisée par le pouvoir et le peuple français, les Américains ne sont pas perçus comme des sauveurs et se voient au contraire reprocher, à mots couverts, leur engagement tardif dans la guerre.

Pour en savoir plus
Contact : Badr Eddine ARODAKY, organisateur des Mercredis du Café Littéraire.






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    Photo : Thierry Rambaud © IMA
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