actualités

Jeudis de l'IMA - Jeudi 28 avril 2005


L’Europe et la politique des quotas



L’immigration est aujourd’hui une préoccupation majeure des dirigeants de l’Union Européenne. Plusieurs études économiques montrent que le déclin démographique amorcé en Europe ainsi que le vieillissement de sa population pourraient entraîner une pénurie de main-d’œuvre d’environ 20 millions d’emplois entre 2010 et 2030. Ces insuffisances risquent fort de compromettre la compétitivité des Etats membres de l’Union et de rendre nécessaire une reconsidération des politiques d’immigration, voire une ouverture plus large des frontières de l’Europe. La question de l’immigration est ainsi appelée à devenir un enjeu économique de première importance.

L’immigration clandestine est également une question épineuse à laquelle l’UE doit apporter des solutions acceptables. Elle doit pour cela imposer un cadre institutionnel harmonieux sur l’ensemble de son territoire.

La résolution de ces problèmes nécessite-t-elle l’instauration d’une politique de quotas? Si l’Italie, l’Allemagne et les Etats-Unis utilisent déjà ce système – d’une manière officielle ou déguisée –, d’autres pays comme la France, d’abord sceptique, en sont venus à considérer cette éventualité. La question des quotas met la classe politique mal à l’aise ; les quotas sont-ils de simples instruments de régulation de la main-d’œuvre, une garantie de protection pour les travailleurs migrants ou une manière de pallier les manques de l’Europe ? De même, si les quotas par zone ou nationalité sont moralement inconcevables, qu’en est-il des quotas par métiers et formations professionnelles ? Pourquoi l’Europe accaparerait-elle tous les techniciens et les cadres dont les pays du Sud ont besoin pour se développer ? Autant d’interrogations qui divisent l’opinion publique et dont débattront des spécialistes de l’immigration




Ont participé à ce débat : M. Mouloud Aounit, ancien secrétaire général du mouvement contre le Racisme et pour l’Amitié entre les Peuples (MRAP) et Mme Catherine Wihtol de Wenden, politologue et directrice de recherches au Centre et d’Etudes et de Recherches Internationales (FNSP-CERI). Modérateur : M. Ahmed Naït Balk.


  • Mme C. de Wenden définit d’abord la position de l’Europe face à l’immigration. La zone Europe est l’une des grandes zones d’immigration du monde mais reste fermée à une immigration de travail. Le choix a été fait de privilégier l’immigration patrimoniale via le regroupement familial et l’accueil des demandeurs d’asile politique. L’entrée en vigueur des accords de Schengen, en 1993, a eu pour double conséquence le renforcement des frontières extérieure et l’ouverture des frontières intérieures. La création de la zone de libre circulation européenne a donc suscité une plus grande méfiance vis-à-vis de ce qui est extra-européen. S’est alors mis en place un système de contournement de ces nouvelles règles – les plus démunis ne renonçant pas à tenter leur chance – comme aussi un réseau de passeurs.

    L’Europe vieillissante et en manque de bras (dans certains secteurs de l’économie) tente de revenir sur la rigidité de certaines règles ; et certains gouvernements tentent de ré-ouvrir la porte à une certaine immigration. Inquiets de la réaction de leurs opinions publiques, les hommes politiques ne font pour le moment qu’entrouvrir la porte et ce, avec le maximum de discrétion. Catherine de Wenden parle à cet égard de " bricolage ".

    Une étape décisive a été franchie en 2004 lorsque l’immigration est devenue une compétence communautaire. Depuis, la Commission a ouvert une réflexion sur ce sujet et a publié un " livre vert " en janvier 2005, document prônant la réouverture des frontières à une immigration de travail qui pourrait être régulée au moyen d’un système de quotas. Evidemment, précise l’intervenante, il existe d’autres moyens de régulation, supprimer le principe de la préférence communautaire à l’emploi pourrait, par exemple, constituer une solution alternative.


  • L’ancien secrétaire général du MRAP, M. Mouloud Aounit, signale tout d’abord qu’il estime d’une relative indécence le moment où le débat a été lancé sur la place publique, dans notre pays, alors que le problème des sans-papiers n’est toujours pas résolu. Comment penser à faire venir de l’étranger des travailleurs alors que des pans entiers de l’économie nationale ont recours à une manœuvre clandestine ? Il y a là un paradoxe qui surprend Mouloud Aounit.

    Par ailleurs, pour lui, le système des quotas constitue un " système néo-colonial " inspiré d’un libéralisme sans humanité dont le strict objectif serait de procurer à l’Europe les travailleurs dont elle manque. En un mot, l’Europe est tentée " d’aller faire son marché " dans les pays du Sud. Mouloud Aounit accuse ce dispositif de viser les diplômés et travailleurs des pays du Sud, entraînant un nouvel appauvrissement, humain cette fois, des pays en question. Poursuivant son raisonnement, il estime que cet engrenage ne pourra déboucher que sur de nouvelles vagues migratoires. La logique du système des quotas ne serait qu’à court terme.
    L’utilisation du terme " quota " ne peut non plus laisser indifférent, ce vocable renvoyant directement au champ économique et réduisant l’homme à la marchandise.

    Mouloud Aounit attend d’autres réponses que celles qui réduisent l’homme à sa dimension purement économique et utilitaire. Il entend faire sortir le débat du champ économique et souhaiterait que la politique d’immigration cesse de s’appuyer exclusivement sur des critères de rentabilité.

    Reste à poser la question de l’existence ou non d’une volonté politique à s’attaquer aux causes réelles des flux migratoires vers l’Europe. Selon Mouloud Aounit, les Européens seraient en passe de marginaliser la politique d’aide au développement au profit d’un système de sélection et de pompage des travailleurs du sud.

Pour en savoir plus
Contact : Maati Kabbal, organisateur des Jeudis de l'IMA.

Cliquez-ici pour écouter l'intégralité du débat

Par ailleurs, le Club IMA et les Jeudis de l’IMA sont partenaires des Chemins de la Connaissance, web radio produite par France Culture.
Ces Chemins rediffusent 24 heures sur 24 les conférences et les cours les plus prestigieux des universités et des grandes institutions culturelles françaises : l’INA, le CNAM, le Collège de France, la Cité des sciences, etc. "Vitrine de l’excellence universitaire", les Chemins de la connaissance permettent ainsi aux étudiants, enseignants, chercheurs et autres amoureux du savoir, d’accéder librement aux réflexions d’intellectuels et de spécialistes contemporains.
Le créneau horaire de l’IMA sur les Chemins de la Connaissance est le suivant : le mercredi de 19 à 21 heures.

Accéder au site des Chemins de la Connaissance




toutes les actualités


    Image : Thierry Rambaud © IMA
    copyright © 2005 Institut du Monde Arabe, Paris.