actualités

Jeudis de l'IMA - Jeudi 31 mars 2005


«Les usages de l’Internet dans le monde arabe»



Bien que l’Internet soit utilisé à grande échelle dans le monde arabe, il est encore loin d’être accessible au plus grand nombre. L’éducation, la non-familiarisation avec l’outil informatique, les carences linguistiques, l’analphabétisme dont souffre 40% de la population (chiffre avancé par le PNUD et le FADES dans son Rapport sur le développement humain arabe), expliquent les limites de son usage. Cet outil de communication, utilisé majoritairement par les jeunes (70% des internautes arabes auraient entre 20 et 30 ans), suscite les craintes de certains milieux politico-religieux conservateurs qui y voient un vrai danger et craignent pour l’avènement d’une démocratisation des sociétés arabes par le numérique. Les intervenants, issus de différentes disciplines, tentent ici de faire le point sur les mutations en cours induites par les usages de l’Internet.




Ont pris part aux débats : M. Yves Gonzalez-Quijano, maître de conférence à l’université Lumière Lyon 2 et responsable de l’équipe de recherche montée entre le CENAM de l’université Saint-Joseph de Beyrouth et le GREMMO de la Maison de l’Orient et de la méditerranée de Lyon ; M. Samir Aïta, économiste syrien, consultant économique et financier, président de la société A Concept et fondateur du portail Internet spécialisé sur le monde arabe Mafouhm.com. et Mme Sanda Houot, doctorante à l'Université Paris III-La Sorbonne-Nouvelle sous la direction du professeur L. Souami (sa thèse porte sur "la contribution du magistère du cheikh syrien Sa'id Ramadan al-Boutî à la compréhension de l'islam contemporain").


  • En introduction à la séance, M. Y. Gonzalez-Quijano soulève de nombreuses questions : quels sont les éléments qui nous autorisent à parler d’Internet arabe ? Est-ce la nationalité des informaticiens, des concepteurs, des utilisateurs ou la nature du contenu qui compte ? La langue est un élément d’identification qui montre rapidement ses limites : ainsi beaucoup de sites concernant le monde arabe – ou émanant de celui-ci – sont rédigés en anglais ou en français. Ce premier tour d’horizon permet de comprendre combien la définition de l’objet même et de ses frontières est problématique.

    Ce qui est certain c’est que, dans le monde arabe, une révolution numérique est à l’œuvre. Elle a commencé avec la numérisation de l’arabe dans les années soixante-dix et quatre-vingt et s’est poursuivie avec la création, en 1995, d’un logiciel qui permet d’utiliser l’arabe en tant que texte et non plus seulement en tant qu’image. La dernière étape de cette révolution est marquée par l’arrivée de l’Arabie Saoudite sur la toile.

    D’élément exogène, l’Internet a progressivement été adopté et maîtrisé par le monde arabe. On a vu revenir les informaticiens et les programmateurs qui travaillaient dans des sociétés occidentales à l’étranger. Des pôles de compétences ont ainsi pu se développer au sein des pays arabes.

    Pour M. Y. Gonzalez-Quijano, il est encore trop tôt pour dresser un bilan mais force est de constater que malgré la censure politique et morale, l’Internet est en passe de devenir incontournable dans le monde arabe. Deux signes encourageants sont à souligner : la démocratisation numérique d’une part et l’arabisation de l’Internet.


  • Revenant à la technologie même qui porte l’Internet, M. S. Aïta revient sur le déficit d’équipement du monde arabe. La connexion Internet en soi ne représente pas de difficultés techniques particulières, elle est même d’un coût modéré. Cependant, il faut qu’en amont, l’on ait à sa disposition un ordinateur et une ligne téléphonique. Or, nous savons que le monde arabe souffre d’un déficit de pénétration de la téléphonie fixe ; ce qui explique notamment le succès de la téléphonie mobile. Il est donc nécessaire de percevoir l’Internet comme un service public ; son expansion doit constituer, dès lors, le résultat d’une volonté publique. Toutefois, l’effort politique n’a pas suivi et les investissements publics sont encore minimes. L’intervenant décrit là une situation où il relève une " fracture institutionnelle ", les Etats ne remplissant pas leurs fonctions sociales.

    Le deuxième volet développé par M. S. Aïta est l’Internet en tant qu’espace d’échange et d’expression de la société civile. Du fait du faible coût de création d’un site – par rapport à l’édition d’un journal, par exemple –, de nombreux groupes sociaux se sont lancés sur la toile. La presse est la première à s’être mobilisée, elle a rapidement mis en ligne ses publications. Sans coût supplémentaire, elle se donne une vitrine transfrontalière. Ce sont ensuite les groupes religieux et islamistes qui ont rapidement compris l’intérêt que représente le réseau.

    L’intervenant conclut en soulignant que l’Internet arabe souffre avant tout d’un déficit de contenu dû au déficit de production intellectuelle et artistique du monde arabe dans sa globalité. Le problème ainsi soulevé dépasse donc le seul champ numérique.


  • Abordant la question sous un angle très spécifique, Mme S. Houot démonte la stratégie de communication du cheikh syrien Sa'id Ramadan al-Boutî. Rodé de longue date aux outils de communication, al-Boutî s’est vite approprié Internet et a créé son propre site. Ce site est devenu la vitrine mondiale du cheikh qui peut ainsi dépasser les contraintes physiques du territoire syrien, dépasser le local pour atteindre le global. Venant compléter un pannel déjà bien fourni de cassettes audios, d’émissions religieuses télévisées, d’ouvrages, le numérique vient donner au cheikh ce qui lui manquait : la instantanéité. En effet, l’internaute peut maintenant se procurer dans l’instant toute la documentation qu’il souhaite sur le site du cheikh.

    Grâce à l’Internet, al-Boutî entend modeler une communauté musulmane idéale, unie autour des mêmes valeurs et des mêmes principes religieux. Par ce corps communautaire idéal créé via internet, al-Boutî croit disqualifier une réalité éclatée qui ne peut faire l’économie de sa diversité religieuse, culturelle et politique. Il y a donc tentative de remplacement d’une réalité par une construction virtuelle.

    Cet exemple entend bien montrer que les islamistes ont su s’adapter à l’Internet et l’intégrer dans leur stratégie communicationnelle.

Pour en savoir plus
Contact : Maati Kabbal, organisateur des Jeudis de l'IMA.

Cliquez-ici pour écouter l'intégralité du débat

Par ailleurs, le Club IMA et les Jeudis de l’IMA sont partenaires des Chemins de la Connaissance, web radio produite par France Culture.
Ces Chemins rediffusent 24 heures sur 24 les conférences et les cours les plus prestigieux des universités et des grandes institutions culturelles françaises : l’INA, le CNAM, le Collège de France, la Cité des sciences, etc. "Vitrine de l’excellence universitaire", les Chemins de la connaissance permettent ainsi aux étudiants, enseignants, chercheurs et autres amoureux du savoir, d’accéder librement aux réflexions d’intellectuels et de spécialistes contemporains.
Le créneau horaire de l’IMA sur les Chemins de la Connaissance est le suivant : le mercredi de 19 à 21 heures.

Accéder au site des Chemins de la Connaissance




toutes les actualités


    copyright © 2005 Institut du Monde Arabe, Paris.