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«Les usages de lInternet dans le monde arabe»
Bien que lInternet soit utilisé à grande échelle dans le monde arabe, il est encore loin dêtre accessible au plus grand nombre. Léducation, la non-familiarisation avec loutil informatique, les carences linguistiques, lanalphabétisme dont souffre 40% de la population (chiffre avancé par le PNUD et le FADES dans son Rapport sur le développement humain arabe), expliquent les limites de son usage. Cet outil de communication, utilisé majoritairement par les jeunes (70% des internautes arabes auraient entre 20 et 30 ans), suscite les craintes de certains milieux politico-religieux conservateurs qui y voient un vrai danger et craignent pour lavènement dune démocratisation des sociétés arabes par le numérique. Les intervenants, issus de différentes disciplines, tentent ici de faire le point sur les mutations en cours induites par les usages de lInternet.

Ont pris part aux débats : M. Yves Gonzalez-Quijano, maître de conférence à luniversité Lumière Lyon 2 et responsable de léquipe de recherche montée entre le CENAM de luniversité Saint-Joseph de Beyrouth et le GREMMO de la Maison de lOrient et de la méditerranée de Lyon ; M. Samir Aïta, économiste syrien, consultant économique et financier, président de la société A Concept et fondateur du portail Internet spécialisé sur le monde arabe Mafouhm.com. et Mme Sanda Houot, doctorante à l'Université Paris III-La Sorbonne-Nouvelle sous la direction du professeur L. Souami (sa thèse porte sur "la contribution du magistère du cheikh syrien Sa'id Ramadan al-Boutî à la compréhension de l'islam contemporain").
- En introduction à la séance, M. Y. Gonzalez-Quijano soulève de nombreuses questions : quels sont les éléments qui nous autorisent à parler dInternet arabe ? Est-ce la nationalité des informaticiens, des concepteurs, des utilisateurs ou la nature du contenu qui compte ? La langue est un élément didentification qui montre rapidement ses limites : ainsi beaucoup de sites concernant le monde arabe ou émanant de celui-ci sont rédigés en anglais ou en français. Ce premier tour dhorizon permet de comprendre combien la définition de lobjet même et de ses frontières est problématique.
Ce qui est certain cest que, dans le monde arabe, une révolution numérique est à luvre. Elle a commencé avec la numérisation de larabe dans les années soixante-dix et quatre-vingt et sest poursuivie avec la création, en 1995, dun logiciel qui permet dutiliser larabe en tant que texte et non plus seulement en tant quimage. La dernière étape de cette révolution est marquée par larrivée de lArabie Saoudite sur la toile.
Délément exogène, lInternet a progressivement été adopté et maîtrisé par le monde arabe. On a vu revenir les informaticiens et les programmateurs qui travaillaient dans des sociétés occidentales à létranger. Des pôles de compétences ont ainsi pu se développer au sein des pays arabes.
Pour M. Y. Gonzalez-Quijano, il est encore trop tôt pour dresser un bilan mais force est de constater que malgré la censure politique et morale, lInternet est en passe de devenir incontournable dans le monde arabe. Deux signes encourageants sont à souligner : la démocratisation numérique dune part et larabisation de lInternet.
- Revenant à la technologie même qui porte lInternet, M. S. Aïta revient sur le déficit déquipement du monde arabe. La connexion Internet en soi ne représente pas de difficultés techniques particulières, elle est même dun coût modéré. Cependant, il faut quen amont, lon ait à sa disposition un ordinateur et une ligne téléphonique. Or, nous savons que le monde arabe souffre dun déficit de pénétration de la téléphonie fixe ; ce qui explique notamment le succès de la téléphonie mobile. Il est donc nécessaire de percevoir lInternet comme un service public ; son expansion doit constituer, dès lors, le résultat dune volonté publique. Toutefois, leffort politique na pas suivi et les investissements publics sont encore minimes. Lintervenant décrit là une situation où il relève une " fracture institutionnelle ", les Etats ne remplissant pas leurs fonctions sociales.
Le deuxième volet développé par M. S. Aïta est lInternet en tant quespace déchange et dexpression de la société civile. Du fait du faible coût de création dun site par rapport à lédition dun journal, par exemple , de nombreux groupes sociaux se sont lancés sur la toile. La presse est la première à sêtre mobilisée, elle a rapidement mis en ligne ses publications. Sans coût supplémentaire, elle se donne une vitrine transfrontalière. Ce sont ensuite les groupes religieux et islamistes qui ont rapidement compris lintérêt que représente le réseau.
Lintervenant conclut en soulignant que lInternet arabe souffre avant tout dun déficit de contenu dû au déficit de production intellectuelle et artistique du monde arabe dans sa globalité. Le problème ainsi soulevé dépasse donc le seul champ numérique.
- Abordant la question sous un angle très spécifique, Mme S. Houot démonte la stratégie de communication du cheikh syrien Sa'id Ramadan al-Boutî. Rodé de longue date aux outils de communication, al-Boutî sest vite approprié Internet et a créé son propre site. Ce site est devenu la vitrine mondiale du cheikh qui peut ainsi dépasser les contraintes physiques du territoire syrien, dépasser le local pour atteindre le global. Venant compléter un pannel déjà bien fourni de cassettes audios, démissions religieuses télévisées, douvrages, le numérique vient donner au cheikh ce qui lui manquait : la instantanéité. En effet, linternaute peut maintenant se procurer dans linstant toute la documentation quil souhaite sur le site du cheikh.
Grâce à lInternet, al-Boutî entend modeler une communauté musulmane idéale, unie autour des mêmes valeurs et des mêmes principes religieux. Par ce corps communautaire idéal créé via internet, al-Boutî croit disqualifier une réalité éclatée qui ne peut faire léconomie de sa diversité religieuse, culturelle et politique. Il y a donc tentative de remplacement dune réalité par une construction virtuelle.
Cet exemple entend bien montrer que les islamistes ont su sadapter à lInternet et lintégrer dans leur stratégie communicationnelle.
Pour en savoir plus
Contact : Maati Kabbal, organisateur des Jeudis de l'IMA.
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