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Jeudis de l'IMA - Jeudi 24 février 2005


«Le nouveau paysage médiatique arabe»
Al Jazira, Al Arabiya, LBC, Al Manar : contre-pouvoir médiatique ou voix du peuple ?



Des reportages choc en live, des controverses en direct… à la faveur de la guerre en Afghanistan, en Irak et en Palestine, la chaîne qatarie Al Jazira est devenue dès son lancement en 1996, l’écran-miroir d’une " actualité alternative " dans lequel se reconnaissent aujourd’hui des milliers de téléspectateurs arabes. D’autres chaînes vont suivre, Al Arabiya, soutenue par les Emirats arabes Unis, créée en 2003, LBC et Al Manar… Au-delà de cette concurrence médiatique, se posent les questions cruciales sur l’" arabité " de l’image, et le positionnement des Arabes dans la bataille du " nouvel ordre de l’information ".

Ont pris part aux débats : MM. Mohamed El Oifi, Institut d’études politiques de Paris, Arnaud Mercier, directeur du laboratoire communication et politique au CNRS, Michel Abou Nejm, correspondant à Paris du quotidien Asharq al Awsat.


Mohamed El Oifi a tout d’abord décrit les caractéristiques du système d’information dans le monde arabe. Les médias arabes peuvent être classés en trois niveaux : les télévisions nationales, le niveau international avec les chaînes étrangères émettant en arabe à l’exemple de la BBC, et le niveau trans-arabe avec Al Jazira, Al Arabiya et autres chaînes satellitaires.

La création d’Al Jazira, en 1996, marque incontestablement un tournant dans l’histoire de la presse arabe. Elle s’inscrit à la fois dans la continuité et en rupture avec la tradition de la presse arabe. Elle s’inspire de la même volonté transnationale des presses libano-saoudiennes qui avaient connues un fort succès dans les années 60 et 70. Mais Al Jazira doit aussi son succès à une nouvelle culture journalistique et à un positionnement original qui permet une certaine liberté d’expression. Le recrutement joue aussi un rôle important dans cette originalité éditoriale, dans la mesure où il est trans-arabe et politiquement diversifié. La création d’Al Jazira contribue à la naissance d’un pluralisme et à l’émancipation de la presse vis-à-vis des pouvoirs politiques et de la censure. Elle a été un puissant facteur d’émulation dans la région (création d’Al Arabiya en 2003). L’apparition de ces chaînes trans-arabes peut être comprise comme une volonté de créer une voix alternative aux chaînes américaines qui inondent le Moyen Orient. Ce face-à-face médiatique est bénéfique dans la mesure où il introduit une pluralité dans le traitement de l’information.


Arnaud Mercier a comparé l’information pendant les deux guerres du Golfe. Ainsi durant la guerre de 1991, l’effet CNN, a été déterminant. La chaîne mondiale d’information continue disposait d’un monopole médiatique qui imposait la vision américaine sur le conflit. Sur le plan médiatique, la seconde guerre du Golfe est très différente. Le monopole de CNN est battu en brèche, les chaînes arabes satellitaires sont présentes et relayent l’information auprès des populations arabes. Al Jazira s’est ainsi fait l’écho des pertes irakiennes. Le fait nouveau est donc évident : les nouvelles chaînes arabes contrecarrent l’influence américaine et offrent une information alternative. La réaction américaine ne s’est pas faite attendre : des journalistes américains ont été intégrés aux troupes et participent aux opérations militaires. Au cœur de l’action, ils apportent une information nouvelle, à chaud. L’objectif est de contrebalancer l’information produite par les médias arabes.

Selon l’intervenant, Al Jazira a épousé le point de vue de la " rue arabe ". Ce choix s’inscrit dans une logique de contre-poids dans une " géopolitique culturelle mondiale ". Les choix lexicaux des chaînes arabes ne sont pas neutres et traduisent leur vison du conflit : " guerre coloniale ", " war on Irak " ; " envahisseurs ", pour désigner les Américains ; " résistants ", pour qualifier les combattants irakiens.

L’apparition des nouvelles chaînes arabes font que les populations arabes sont mieux informées. Celles-ci estiment que le monde arabe est traité de manière erronée par les chaînes occidentales. Les sentiments d’impuissance et d’injustice ont, par la même occasion, reculé.


Pour Michel Abou Nejma, le monde arabe était naguère en attente de nouvelles sources d’information Les chaînes satellitaires ont répondu à celle-ci. Toutefois, le modèle libanais avait déjà ouvert la voie. En effet, la pluralité ethnique et confessionnelle qui existait – et existe – au Liban avait créé une demande d’information diversifiée. Chaque communauté bénéficiait de ses propres moyens d’information. Le Liban n’a pas connu de monopole médiatique.

Le paysage médiatique arabe est en phase de construction. L’effet le plus notable de l’apparition des nouvelles chaînes arabes est la diversification des sources d’information dans le monde arabe, mais aussi à l’extérieur puisqu’elles couvrent l’Occident. Le support satellitaire rend plus difficile la censure et le contrôle de l’information par les Etats.

Des questions restent en suspens : Dans quelle mesure ces chaînes ont-elles augmenté la liberté d’expression ? Constituent-elles un nouvel espace d’expression libre en gestation ? L’image aura t-elle eu le pouvoir de créer une communauté arabe plus unie ? C’est la question de l’unification des pays arabes via ces médias pan-arabes. Il est nécessaire d’être très prudent sur cette question qui renvoie au pouvoir que l’on donne aux médias.


Incontestablement, Al Jazira a su créer un style et a répondu à une demande spécifique La qualité informative et technique des chaînes arabes ont, à l’évidence, décomplexé le téléspectateur arabe.

Pour en savoir plus
Contact : Maati Kabbal, organisateur des Jeudis de l'IMA.

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